M. Besson, la France est à Clichy-sous-Bois

Ce mardi 27 octobre 2009, cela fait quatre ans. Quatre ans que deux adolescents sont morts, brûlés vifs, dans un transformateur électrique où ils s'étaient réfugiés par peur des policiers qui les poursuivaient alors qu'ils n'avaient commis aucun délit.

Ce mardi 27 octobre 2009, cela fait quatre ans. Quatre ans que deux adolescents sont morts, brûlés vifs, dans un transformateur électrique où ils s'étaient réfugiés par peur des policiers qui les poursuivaient alors qu'ils n'avaient commis aucun délit. Quatre ans que les familles et les proches de Zyed et Bouna attendent la justice tout comme les parents et les amis du troisième jeune, le survivant Muhittin. Quatre ans que les banlieues françaises ont été le théâtre d'émeutes provoquées par les mensonges et le mépris du ministre de l'intérieur de l'époque face au drame de Clichy-sous-Bois.

Entre-temps, le ministre est devenu président de la République et, avec lui, «l'identité nationale» est entrée eu gouvernement. Nous le devinons tous d'instinct: sous la rhétorique rassembleuse, c'est une machine à exclure. A rassembler dans la peur de l'autre. A diviser pour régner. A égarer et à tromper: quand les dirigeants d'une nation ont besoin de la proclamer, c'est qu'ils la méconnaissent et la mésestiment, entre ignorance et oubli. Et il suffit de revenir à Clichy-sous-Bois pour le comprendre. Car ce que montre le drame de Clichy, quatre ans après, c'est que, sous ce pouvoir, la France n'est plus donnée à tous les Français. Qu'elle est refusée, dans l'ordinaire des vies quotidiennes, à certains de ses habitants. Que, pour eux, elle est devenue lointaine, inégale, injuste. Plus lointaine, plus inégale, plus injuste qu'hier.

Le hasard des notoriétés et des engagements a fait que les avocats des familles de Clichy sont aussi les miens, devenus depuis ceux de Mediapart, Maîtres Jean-Pierre Mignard et Emmanuel Tordjman. Trois mois après le drame, dans un livre sous-titré Morts pour rien, ils avaient raconté, avec mon aide, L'Affaire Clichy, telle qu'ils l'avaient vécue (Stock, 2006). Dans un sursaut identique, la productrice Fabienne Servan-Schreiber en fit un film, L'Embrasement, diffusé sur Arte début 2007, avant l'élection présidentielle. Le sens de cette chaîne de solidarité, née du choc ressenti devant la fracture des émeutes, était justement de prouver à tous les Zyed, Bouna et Muhittin de notre pays que la France n'était pas une machine à exclure, que la justice n'y est pas un vain mot et que le droit vaut pour tous, sans distinction – jeunes ou policiers, misérables ou puissants, blancs ou basanés.

Or c'est cet horizon qui, sous ce pouvoir, s'éloigne chaque jour un peu plus. Cette utopie concrète, cette idée de la France. Tandis que, deux ans seulement après le drame de Villiers-le-Bel, qui avait coûté la vie à deux adolescents dans une collision entre leur moto et une voiture de police, les policiers bénéficient d'un prompt non-lieu, quatre ans après, Clichy-sous-Bois attend toujours vainement la justice. Pas moins de trois juges d'instruction se sont succédé dans ce dossier ouvert pour non-assistance à personne en danger, après une bataille homérique des avocats contre le ministre de l'intérieur d'alors, Nicolas Sarkozy. Deux reconstitutions ont été organisées, plusieurs transports sur les lieux ont été faits et seulement deux policiers ont été mis en examen dans ce dossier pourtant sans grand mystère – sinon celui de l'injustice d'Etat.

C'est sans doute encore trop. Alors que l'instruction était enfin sur le point de se clore, l'un des avocats des policiers a attendu l'extrême limite pour opérer une manœuvre dilatoire: il vient de demander la mise en examen du survivant, lui-même gravement brûlé, Muhittin, en affirmant, au mépris du déroulement des faits, qu'il avait mis en danger la vie de ses deux camarades. Ces jeunes que la police n'a pas protégés, qu'elle a tout au contraire affolés et abandonnés, comme le prouvent les communications radios des équipages lancés à leur poursuite, seraient donc morts par leurs seules fautes. Me Mignard a évidemment dénoncé une «provocation» dans cette «atteinte à la mémoire des morts». Avec Me Tordjman, il sera mardi matin à Clichy-sous-Bois pour le rassemblement en souvenir de Zyed et Bouna.

J'aurais aimé être à leurs côtés, mais un déplacement m'en empêche. Solidaire en pensée, je voudrais juste rappeler ce qu'écrivaient Mes Mignard et Tordjman dans ce livre de 2006, en forme d'alerte sur le sarkozysme à venir. Ils y parlaient de la France, de notre France, cette autre France qui se dresse contre l'épouvantail à étrangers, à immigrés, à dissidents et à opposants que fabrique pour son maître du moment le zélé Eric Besson.

D'abord au début de leur propos: «A travers cette affaire, nous avons découvert une des réalités les plus prégnantes de notre nation. Un bout de France. Cette France que d'autres affolent parce qu'ils l'ignorent et la craignent. Il est rare d'apprendre autant en si peu de temps sur ses territoires et ses élus, ses enfants et ses élites, sa justice et sa police, ses institutions et ses politiques. […] Si nous livrons notre témoignage, c'est donc pour communiquer l'espoir d'une réconciliation possible. L'espoir que ce pays soit digne des familles Traoré, Benna et Altun qui y vivent et y travaillent, le respectent et l'honorent.»

Puis à la toute fin du livre: «Un mot sur la France, enfin. Il est vrai que notre pays ne va pas bien et qu'il se cherche. Il a pourtant une grande aventure humaine qui l'attend, à une dizaine de kilomètres de ses centres-villes. Que la France s'ébroue. Qu'elle sorte d'elle-même. Qu'elle tende la main. Qu'elle accueille toutes ses filles et tous ses fils, les blonds et les bruns, les blancs et les noirs. Alors pourra-t-elle devenir ce qu'elle prétend être. Oui, il faut faire sauter le verrou de la peur.»

Vaincre la peur. Vaincre les politiques qui font commerce de la peur. Nous savons bien que cette tâche nous incombe encore.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.