Mediapart face à l'Elysée: c'était à «Mots Croisés», sur France-2

Lundi soir 26 septembre, j'ai accepté, au nom de Mediapart, un face-à-face avec Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy à l'Elysée, sur France-2, dans Mots Croisés, animé par Yves Calvi. Retour sur un rendez-vous insolite et vidéo de l'émission pour ceux qui l'ont loupée.

Lundi soir 26 septembre, j'ai accepté, au nom de Mediapart, un face-à-face avec Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy à l'Elysée, sur France-2, dans Mots Croisés, animé par Yves Calvi. Retour sur un rendez-vous insolite et vidéo de l'émission pour ceux qui l'ont loupée.

Débat Plenel contre Guaino - (Sarkozy Election 2012) © Dailygratuit

Cette invitation inhabituelle était évidemment une reconnaissance du travail de Mediapart, par la profession en général et par nos collègues de l'audiovisuel public en particulier. Mercredi dernier, 21 septembre, jour de l'accélération judiciaire des affaires Karachi/Takieddine avec les gardes à vue, suivies de leurs mises en examen, de Thierry Gaubert et de Nicolas Bazire, j'ai reçu un appel de l'équipe de Mots Croisés en vue d'une émission de débat autour des affaires, qui s'annonçait selon un dispositif de table ronde classique.

Ayant donné mon accord de principe, j'ai été recontacté le lendemain après que Henri Guaino, sollicité à son tour par Yves Calvi et par la rédactrice-en-chef de l'émission, Brigitte Benkemoun, eut exprimé sa préférence pour un face à face plutôt que pour un débat trop déséquilibré. La proposition était loyale, sans piège aucun, et je l'ai donc acceptée, même si la capacité de cette présidence, depuis 2007, à endosser tous les rôles et à revêtir tous les costumes – policier, magistrat, banquier, général, diplomate et, maintenant, éditorialiste... –, au mépris de la séparation ou de l'équilibre des pouvoirs, ne laisse pas de surprendre.

En route donc pour cinquante minutes de face à face entre Mediapart et le « conseiller spécial du Président de la République », auteur de nombre de ses discours, de celui de Dakar à celui de Toulon (lire ici à propos du premier, désastreux, et là à propos du second, inspiré), numéro trois dans l'ordre protocolaire du cabinet présidentiel à l'Elysée (lire ici l'organigramme officiel). Au cours d'une discussion collective préalable, lors de notre réunion quotidienne de la rédaction, le lundi matin, nous étions convenus que je devais m'en tenir à un rôle de journaliste, apportant des faits d'intérêt public et interpellant sur cette base le représentant du pouvoir.

Dès le début de l'émission, j'ai compris que Henri Guaino voulait, tout au contraire, m'entraîner sur le terrain d'un affrontement directement politique, me plaçant en opposant systématique qui fonctionnerait à l'idéologie plutôt qu'à l'enquête, au préjugé d'opinion plutôt qu'à la vérité des faits. C'est ce que dévoile l'instant où Henri Guaino commence à dérouler un conducteur de l'émission, tentant de fixer l'ordre du jour en lieu et place d'Yves Calvi. Décidant de ne pas rentrer dans ce jeu élyséen, j'ai alors choisi de monter au filet, comme l'on dit au tennis (sport que je ne connais guère, ce n'est donc qu'une image), c'est-à-dire d'attaquer en passant d'une information à l'autre, d'une interpellation à une question, d'un fait à une révélation, etc., contraignant ainsi Henri Guaino à courir d'un côté à l'autre du court télévisuel.

Ce zigzag a peut-être nui à la clarté ou à la cohérence de l'échange, mais c'était, me semble-t-il, la seule façon de casser les codes : ne pas accepter un échange d'idées totalement déconnecté de la réalité et de l'actualité qui, de surcroît, aurait brouillé les frontières entre le politique et le journaliste. En tout cas, il a réussi à énerver mon interlocuteur qui a perdu son calme, obligé de renoncer aux grandes tirades qu'il avait sans doute prévues pour défendre ce qu'il pense être la haute politique présidentielle face à la basse chronique affairiste.

A chacun d'entre vous de juger du résultat. L'un des enseignements de cet échange est la contre-attaque choisie par l'Elysée sur le terrain des affaires, de la corruption qu'elles dévoilent et de la morale publique qu'elles interpellent. Résumé en trois temps :

1. Ce ne sont que des amalgames, des insinuations ou des mensonges, alors que Nicolas Sarkozy n'est aucunement concerné (même si ses amis ou collaborateurs les plus anciens ou les plus proches, eux, le sont – lire ici notre article: La sale vérité du sarkozysme et là une mise au point de Fabrice Arfi sur les mensonges de l'Elysée);

2. Vous faites le jeu du « tous pourris » et le lit de l'extrême droite, comme la presse des années 1930 (les « méthodes fascistes » inventées par l'Elysée à propos de Mediapart dans l'affaire Bettencourt ne sont pas loin – lire ici notre article sur la campagne dont la presse en général et Mediapart en particulier ont été la cible);

3. C'est le retour de l'affaire Clearstream, ce complot destiné à abattre Nicolas Sarkozy avant 2007 (et dont la justice a, depuis, jugé qu'il fut plutôt exploité par ce dernier pour abattre son rival à droite, Dominique de Villepin – lire ici notre article après l'arrêt de la Cour d'appel: La leçon de Cleartsream).

Il n'est pas certain que cet argumentaire, d'une grande pauvreté et d'une faible originalité, suffise à convaincre des troupes désorientées. Conforme au césarisme exacerbé de cette présidence, qui réduit le bien commun au salut d'un seul, le propos d'Henri Guaino m'a paru illustrer la nécrose du présidentialisme sarkozyste, dont l'obsession de puissance cache une immense fragilité et une peur infinie de l'avenir (lire ici l'article de François Bonnet: Sarkozy peut-il encore être candidat?).

Ainsi donc, à écouter son conseiller spécial, Nicolas Sarkozy, bien que responsable de rien – et surtout pas des vilains, copains et coquins qui l'entourent –, pourrait être le sauveur de tout. Au vu du résultat des sénatoriales, il serait étonnant que cette méthode Coué ait un quelconque impact sur les électeurs, y compris ceux traditionnellement de droite, alors que cette famille politique occupe l'Elysée depuis bientôt dix-sept ans, sans discontinuité depuis 1995, de Chirac à Sarkozy.

En préparant l'émission, j'avais retrouvé et relu un livre d'Henri Guaino, à l'époque où il jouait les francs-tireurs de la droite, au lendemain de la victoire législative de la gauche qui, en 1997, avait conduit Lionel Jospin à Matignon. Le futur acolyte de Nicolas Sarkozy qui, aujourd'hui, acquiesce à tout au point de ne même rien trouver à redire à l'affaire Tapie, tirait alors tous azimuts sur « nos élites (qui) ont décidément un problème avec le peuple ». Relisant cette littérature de circonstance – Henri Guaino venait d'être débarqué sans ménagement du Commissariat au plan –, j'y ai déniché un passage succulent qu'hélas, je n'ai pas eu l'occasion de lui rappeler.

Henri Guaino y dénonçait en effet une réalité qui est celle-là même qu'il côtoie, cautionne et accompagne désormais depuis l'Elysée : « Tout un système de cooptation, de collusions, de connivences, de complicités autour d'une classe dirigeante unique qui s'autocontrôle, s'autoévalue et s'autosanctionne ». Un système, concluait-il, qui conduit forcément au « dérapage dans l'excès de pouvoir, l'irresponsabilité et l'impunité ». Paru en 1998 chez Albin Michel, le livre d'où est extraite cette prophétie s'intitule L'étrange renoncement.

 

Un renoncement qui est aujourd'hui celui d'Henri Guaino lui-même. Et auquel nous opposons notre entêtement de journalistes attachés, selon la promesse du programme du Conseil national de la Résistance, à « la démocratie la plus large » qui suppose non seulement « la liberté de la presse», mais son «indépendance à l'égard de l'Etat et des puissances d'argent ».

 

P.S.: « Il suffit de lire Mediapart », dit Henri Guaino à un moment de notre face à face, en un clin d'œil involontaire à notre slogan initial: Mediapart, l'info part de là… Du coup, puisque même l'Elysée le dit, nous n'avons pas boudé notre plaisir, et voici le résultat – à partager et à diffuser largement:

Il suffit de lire Mediapart © Mediapart

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