Ces combats qui nous ont rendus lucides

Greenpeace France fête ses quarante ans avec un livre de David Eloy racontant ses combats pionniers quand l’écologie était minoritaire et diabolisée. J’en ai écrit la préface que je publie ici pour vous inviter à découvrir cette histoire.

Voici un livre qui rend hommage aux combats qui nous ont enfin rendus lucides.

Aux éditions Les Liens qui Libèrent, 22 euros Aux éditions Les Liens qui Libèrent, 22 euros
Aujourd’hui, le défi écologique, l’urgence climatique et le danger nucléaire nous semblent une évidence. Du moins dans la société vivante et consciente, telle qu’elle s’exprime, s’organise et se mobilise, face aux pesanteurs, conservatismes et inconsciences des États et des puissances, des pouvoirs politiques et des intérêts économiques. Fin 2018, la pétition citoyenne « L’affaire du siècle », initiée notamment par Greenpeace France, a ainsi atteint près de 2 millions de signatures en une dizaine de jours afin de soutenir, « au nom de l’intérêt général », la décision d’ « attaquer l’État français en justice pour qu’il respecte ses engagements climatiques et protège nos vies et nos territoires ».

Signe d’une prise de conscience désormais largement partagée, ce succès est redevable aux pionniers dont on découvrira ici les audaces assumées et les épreuves traversées. Endurant calomnies et moqueries, espionnage et répression, drames et souffrances, ils nous ont appris cette vérité dont nous ne pourrons plus nous défaire : à savoir que nous ne sauverons la Terre qui nous a vu naître que par nos résistances, nos mobilisations et nos combats, leurs inventions et leurs crédibilités. Dans la course vitale engagée face à l’irresponsabilité politique et l’avidité économique qui détruisent la nature et les espèces, il n’y aura d’autre sauveur que nous-mêmes.

« Pense avec le monde et agis en ton lieu », aimait à dire le poète Édouard Glissant dont la philosophie de la Relation détrône l’homme de sa supériorité prétendue pour lui enseigner le lien indéfectible du Tout-Vivant et du Tout-Monde. L’histoire de Greenpeace France est celle d’hommes et de femmes qui ont emprunté cette voie exigeante alors que ce n’était encore qu’un sentier incertain. Car ce qui a caractérisé ces militant.e.s français de la « paix verte », dans la foulée de la création, en 1971 à Vancouver, du mouvement international Greenpeace, c’est d’avoir su endurer un long combat à contre-courant.

Ils et elles ont durablement affronté une bonne conscience gouvernante et savante, technocratique et idéologique, militaire et économique, qui refusait catégoriquement tout questionnement sur l’irresponsabilité et l’inconscience d’un monde enivré par la puissance. Ils furent d’abord confrontés, comme on le serait à une secte inébranlable, au culte du feu nucléaire, ce soi-disant « équilibre » de la terreur qui ne fait qu’accroître le déséquilibre de la planète tant il est le fourrier d’une course infernale aux armements et, donc, à la dissémination des armes de destruction massive.

Ils furent ensuite en but aux moqueries des climato-sceptiques qui, du haut de cette ignorance que peut générer un savoir spécialisé, refermé sur lui-même, refusant la pluridisciplinarité et indifférent à la complexité, délégitimaient leurs alertes pionnières sur la mise en péril du vivant, la destruction des espèces, le dérèglement irrémédiable provoqué par les révolutions industrielles successives de notre modernité. Aujourd’hui que leur combat est apparemment consacré, officiellement reconnu et promu par grand nombre d’États et de gouvernements, on aurait tort d’oublier combien il fut difficile, parfois douloureux, souvent risqué.

L’histoire française de Greenpeace en témoigne de façon tristement exemplaire. En 1985, l’attentat commis à Auckland, en Nouvelle-Zélande, contre le Rainbow Warrior, navire amiral de la flotte écologiste en route pour protester contre les essais nucléaires français dans le Pacifique, transformait le label Greenpeace en intitulé d’une affaire d’État. Un photographe, Fernando Pereira, y perdit la vie, une cause en devint martyre et une République en fut discréditée. Cet acte de terrorisme d’État, dont la révélation fut le fait de la seule presse, entourée d’un grand silence ou d’une grande complaisance du monde politique, s’est accompagné d’un travail de sape, de discrédit et de calomnie, contre Greenpeace.

Dénoncée, infiltrée, piégée, la section française du mouvement se retrouva affaiblie et divisée, comme on le découvre à la lecture de cet ouvrage. Au lieu du mouvement de solidarité qu’en tant que mouvement pacifique victime d’une violence étatique, Greenpeace était en droit d’attendre, ce fut au contraire le règne de la suspicion et du mensonge, dans un climat de guerre froide finissante – l’URSS existait encore, le Mur de Berlin n’était pas tombé – qui autorisait les rumeurs les plus délirantes, jusqu’à laisser entendre, sans aucun fondement, que le symbole arc-en-ciel n’était que le paravent de l’espionnage soviétique !

Il faudra attendre trente ans pour que des excuses soient formellement présentées et fortement énoncées, tant envers le peuple néo-zélandais qu’à l’attention de la famille Pereira, sans parler de tous les soutiens de la cause de Greenpeace. C’était en 2015 sur Mediapart, mais ce ne fut que par la voix du principal exécutant de l’attentat contre le Rainbow Warrior, un officier nageur de combat des services secrets français, la DGSE, le colonel Jean-Luc Kister, dont le seul tort fut d’obéir aux ordres. Rien qui ne soit à la hauteur de ce crime ordonné par l’État français, au plus haut niveau politique, contre un mouvement pacifique témoignant des lucidités prophétiques de la société civile face aux irresponsabilités étatiques.

Témoin en 1985 comme journaliste d’enquête des malheurs de Greenpeace, j’ai eu le sentiment en refermant ce récit que cette épreuve était de ces défaites momentanées auxquelles le temps passé accorde la victoire finale. La cause écologique détermine désormais toutes les autres exigences, sociales, démocratiques, économiques. Elles sont indissociables tant l’injustice, l’exploitation et l’oppression sont inséparables de la dilapidation des richesses, de la destruction des espèces et de l’extinction du vivant. Faire ainsi cause commune exige, aujourd’hui encore plus qu’hier, de ne compter que sur nous mêmes.

Se souvenir du drame de 1985, c’est ainsi comprendre que, non seulement, nous ne pourrons jamais faire confiance aux seuls États pour nous sauver, mais qu’il faudra aussi les affronter pour obtenir ce changement de cap qui évitera le désastre général. En racontant comment Greenpeace France sut toujours renaître de ses adversités et de ses crises, tirer une énergie neuve de ses difficultés passagères avec, à chaque fois, de nouvelles générations militantes, ce livre d’histoire tisse donc une mémoire du passé qui nous fournit d’utiles encouragements pour l’avenir.

Car les aveuglements d’hier sont de retour, avec une violence redoublée tant les sociétés qu’ils affrontent sont aujourd’hui plus averties, conscientes et mobilisées. Aux Etats-Unis comme au Brésil, mais ces exemples ne sont pas les seuls ainsi que le montre la sourde crise européenne, des élections récentes ont consacré des discours obscurantistes qui habillent, tels des oripeaux foutraques, les politiques illuminées de pouvoirs autoritaires, au service d’intérêts économiques socialement minoritaires, épousant qui plus est une idéologie identitaire, d’exclusion et de repli.

Gavons nous d’énergies fossiles, décrétons complot marxiste le changement climatique, faisons une course effrénée à la militarisation, accentuons la financiarisation de l’économie, consommons plus pour mieux détruire, fichons nous des inégalités et des injustices, désignons des boucs émissaires pour faire diversion, etc. : tel est leur credo, à peine caricaturé. L’avenir de l’humanité leur importe peu tant ils ne pensent qu’à leur survie immédiate, dans ce mélange d’avidité et d’angoisse propre aux civilisations finissantes qui se savent condamnées mais s’accrochent désespérément, au risque d’entraîner leurs sociétés vers l’abîme.

Pour savoir résister à ces monstruosités politiques produites par la course entre ce vieux monde qui n’en finit pas de mourir et le nouveau monde qui tarde à naître, pour réussir à ne pas nous dérober face à l’urgence et à ne pas céder à la tentation du renoncement, rien de mieux que le souvenir de ces combats, infiniment minoritaires à l’origine, qui, en un petit demi-siècle, ont réussi à imposer les défis environnementaux et l’écologie politique sur l’agenda commun de notre planète. Les découvrir, c’est reprendre courage si d’aventure il venait à manquer.

Car, du courage, de la volonté et de l’énergie, de l’engagement en somme, il va nous en falloir pour faire face au devoir qui nous requiert : sauver la Terre, dont nous ne sommes que des résidents passagers, de la catastrophe où la démesure de notre espèce l’entraîne.

Greenpeace France Une histoire d’engagements, Les Liens qui Libèrent, 22 euros. Lire sur le site de Greenpeace et sur celui de l’éditeur.

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