Carla à l'Elysée, la République privatisée

D'accord, ce n'est pas une affaire. Juste une énième exaspération républicaine. Provoquée par deux faits anecdotiques mais bavards, deux images fabriquées pour être des symboles, au croisement du public et du privé, et qui, me semble-t-il, témoignent de l'impensé de cette présidence: une privatisation sans vergogne de la chose publique. C'est l'histoire d'un cadeau et d'un cliché.

D'accord, ce n'est pas une affaire. Juste une énième exaspération républicaine. Provoquée par deux faits anecdotiques mais bavards, deux images fabriquées pour être des symboles, au croisement du public et du privé, et qui, me semble-t-il, témoignent de l'impensé de cette présidence: une privatisation sans vergogne de la chose publique. C'est l'histoire d'un cadeau et d'un cliché.

Lundi 28 juillet, le dernier conseil des ministres s'est terminé par une visite de la nouvelle épouse du président de la République, mannequin devenue chanteuse, venue offrir et dédicacer son tout dernier CD aux membres du gouvernement. Devenus relais soumis d'une campagne promotionnelle, nos ministres s'en sont donc allés rejoindre leurs diverses pauses vacancières ledit CD sous le bras, via la cour de l’Elysée, poussant pour certain(e)s le zèle courtisan jusqu'à le recommander au public devant les caméras et les micros des journalistes, rassemblés devant le palais présidentiel.

Le lendemain, mardi 29 juillet, le magazine américain Vanity Fair mettait en ligne le long reportage qui fait sa «cover», un portrait, entre enquête et entretien, de la même Carla Bruni. Le sous-titre en dit le registre: «Liberté, égalité, nudité!» Version people chic, papier glacé et pauses glamour, l’opération de communication est parfaite, accompagnée de photographies signées d’une référence, Annie Leibovitz. Or l’un de ces clichés – au double sens du terme, prosaïque et imagé, tant l’académisme formel y étouffe l’éventuelle provocation – montre l’épouse de Nicolas Sarkozy posant dans une superbe robe rouge sur le toit de l’Elysée – c'est cette photo que l'on peut voir sur la capture d'écran ci-dessus.

Lieu de la République, bien collectif par conséquent et asile provisoire de ses occupants, l’Elysée devient sur cette image le marchepied symbolique que l’heureuse élue transforme en piédestal de sa soif de notoriété et de sa quête de pouvoir. Sous leur apparence de bonne manière ou d’élégance jouée, l’offrande du CD comme la photo sur le toit me semblent bien plus obscènes et vulgaires que les réalités classées par le bon goût conformiste sous ces mêmes catégories, l’obscénité et la vulgarité.

Car, dans ces deux gestes, je lis qu’ils se comportent comme si la République leur appartenait. Qu’ils y font leur promotion comme d’autres leur commerce et leurs affaires. Qu’elle n’est plus que l’instrument de leur aventure personnelle, amoureuse ou carriériste, sentimentale ou affairiste, joueuse ou cynique. Que l’active publicisation du privé n’est ici que l’envers d’une impatiente privatisation du public. Et, évidemment, comment ne pas penser, en résonance, à cette fête impériale, avide de fortunes et de réussites, de plaisirs et de conquêtes, qui accompagna les injustices sociales et les libertés défaites du Second Empire ? 

L’endroit, l’Elysée, y invite qui ne devint la résidence éphémère du président de la République qu’en 1848, accueillant celui qui allait être, pour le bonheur des classes dirigeantes, le fossoyeur de la Deuxième République, Louis-Napoléon Bonaparte. La résonance touche aussi le mélange public-privé : bientôt installé aux Tuileries, Napoléon III fit de l’Elysée le refuge de sa fiancée, Eugénie de Montijo, future Impératrice Eugénie dont l’influence sur le règne impérial reste matière à amples exégèses. Enfin, ce règne-là fut aussi celui des courtisanes, à tel point qu’un site pieusement consacré à sa réhabilitation n’hésite pas à mettre l’âge d’or des demi-mondaines à son crédit…

Un jour peut-être des historien(ne)s ajouteront à la grande Histoire des femmes en Occident, dirigée par Georges Duby et Michelle Perrot (Plon) – et surtout à son tome IV, consacré au XIXe siècle, et dirigé, lui, par Michelle Perrot et Geneviève Fraisse –, des développements sur notre basse époque où, de Cécilia à Carla, des modèles féminins aussi rabâchés, entre liberté contrainte et soumission rebelle, ingénue et vamp, mère rêvée et fine courtisane, nous sont imposés par un pouvoir qui lui-même est un cliché masculin, d’appropriation, de possession et de domination. L'hypothèse mériterait plus ample démonstration. Je me risque cependant à suggérer que ce pouvoir-là, dans l'inconscient de sa violence symbolique, exprime un ardent désir de défaite du féminisme, de ses authentiques libertés et de ses indociles autonomies.

Mais il est temps d'arrêter cette récidive dans le crime de lèse-bonapartisme, tant cette lignée politique n’a jamais été tendre avec l’espèce journalistique. Au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, une tombe quelque peu sulfureuse en témoigne. C’est celle du jeune Victor Noir, rédacteur de La Marseillaise, journal anti-bonapartiste, mort à 22 ans, le 10 janvier 1870, tué d’un coup de pistolet tiré par Pierre Bonaparte, cousin de Napoléon III.

Il est vrai que La Marseillaise évoque d’autres clichés féminins, républicains ceux-là. Mais on ne se refait pas : je préfère la flamme que voici, marchant sur une barricade, à cette beauté figée, aussi rouge vêtue soit-elle, posée sur le palais présidentiel…


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