Ainsi parle l’extrême droite…

Une réunion fasciste à Paris a donc eu antenne ouverte sur les chaînes télévisées d’information ce week-end, déversant sa haine des migrants, des musulmans, des étrangers. Pour que l’on mesure le long chemin d’abaissement parcouru par notre pays, ce souvenir d’une semblable réunion, il y a trente-six ans.

C’était le 16 octobre 1983, dans la grande salle de la Mutualité à Paris, et je travaillais depuis trois ans au Monde. Nous n’étions que deux journalistes présents à cette « Journée d’amitié française » qui rassemblait tous les réseaux d’extrême droite, mobilisés contre l’arrivée récente de la gauche, alors unie (socialistes et communistes gouvernaient ensemble), au pouvoir avec l’élection, en 1981, de François Mitterrand à la présidence de la République.

La publication deux jours plus tard de mon reportage, dans l’édition du Monde datée 19 octobre 1983, provoqua une prise de conscience sur le retour en force de l’extrême droite, confirmé dans les urnes l’année suivante, aux élections européennes de 1984 où le Front national (devenu aujourd’hui Rassemblement national), mené par Jean-Marie Le Pen, obtiendra plus de deux millions de voix, faisant score presque égal avec le PCF.

Les discours et propos rapportés par ce reportage montraient qu’elle revenait avec tout son héritage historique, sans rupture aucune : raciste, antisémite, pétainiste, colonialiste, violente, antirépublicaine et antidémocrate, brandissant la régression identitaire contre l’émancipation égalitaire. De l’avoir fait savoir n’aura finalement rien empêché, et c’est pourquoi j’ai tenu à republier ici cet article : parce qu’il témoigne de notre impuissance politique.

Trente-six ans après, l’extrême droite est toujours là, plus puissante que jamais, plus arrogante que jamais, plus radicale que jamais. La seule différence, c’est qu’elle a amoindri l’expression brutale de son antisémitisme pour mieux libérer sa violence contre les migrants, les arabes, les musulmans, les noirs, toutes celles et tous ceux qui, dans notre peuple, témoignent du lien de notre pays au monde. Mais, si les principaux boucs émissaires ont changé, l’idéologie reste la même, celle de la haine de l’humanité.

Il faut donc lire ce compte-rendu d’une réunion alors médiatiquement confidentielle en écho contrasté avec la massive couverture de la prétendue « Convention de la droite » organisée samedi 28 septembre 2019 par Marion Maréchal, la petite-fille de Jean-Marie Le Pen. La haine de l’autre s’y est déversée sans retenue, notamment par la voix d’un condamné récidiviste pour provocation à la haine raciale et religieuse, Eric Zemmour, salarié des médias Le Figaro (Dassault) et Paris Première (M6, propriété de RTL Group).

Une haine qui fut complaisamment relayée par les chaînes d’information LCI (Bouygues), BFM (SFR) et CNews (Bolloré). Les discours fascistes qui, avant-hier, choquaient, immédiatement réprouvés et condamnés par les commentateurs et éditorialistes, ont donc aujourd’hui table ouverte, sans distance ni réserve. Et ceci au moment même où, dans une schizophrénie totale, la France officielle pleure Jacques Chirac, réélu en 2002 face à Jean-Marie Le Pen et crédité pour son absence de complaisance envers l’extrême droite.

En 1983, l’URSS existait toujours, le Mur de Berlin était encore debout, l’Union européenne n’existait pas encore, la Communauté économique européenne ne rassemblait que dix États, l’apartheid était encore en vigueur en Afrique-du-Sud et les dictatures militaires sud-américaines régnaient toujours. Aussi mon reportage annonçait-il une catastrophe spécifiquement française qui, depuis, n’a cessé de s’approfondir et de s’étendre : le retour de l’ombre.

Il était simplement intitulé « Ainsi parle l’extrême droite ». Le voici.

*

L’extrême droite n’apprécie pas qu’on l’étiquette. Racistes, fascistes ? M. Jean-Marie Le Pen en tête, et jusque dans les prétoires, elle s’empresse de récuser ces sceaux d’infamie. Cataloguez-nous, moins, écoutez-nous plus, dit-elle. Conseil suivi, dimanche 16 octobre, salle de la Mutualité à Paris, durant la Journée d’amitié française, rassemblant – une fois n’est pas coutume – toutes les composantes militantes de l’extrême droite française. Énoncé depuis la tribune et sous les applaudissements, on y entendit notamment ce qui suit.

« Quatre superpuissances colonisent la France », selon M. Arnaud de Lassus, dirigeant de l’Action familiale et scolaire. Ce sont « le marxiste, le maçonnique, le juif, le protestant, que symbolisent les ministres Fiterman, Hernu, Badinter et Rocard ». Après avoir dressé la liste des « ministres juifs du gouvernement Mauroy », parmi lesquels il classe M. Fabius « parce qu’on ne prête qu’aux riches... » (applaudissements), l’orateur continue: « C’est donc le judaïsme qui va inspirer tout ou partie de leur politique. Et selon quels précédents ? »

« Souvenez-vous, répond-il en substance, que les juifs sont aux deux pôles de la société contemporaine: fondateurs du capital financier et détracteurs les plus véhéments. Il y aura donc, conclut-il, Robert Badinter, gendre du roi de la publicité, Bleustein-Blanchet, et Charles Fiterman, ancien directeur de l’école des cadres du PC. À Badinter correspond Fiterman [comme hier] Rothschild correspondait à Marx ». Mais, souligne-t-il, pour démontrer l’« avancement quantitatif brusque » des juifs qui, aujourd’hui, « peuplent les allées du pouvoir », ces deux-là « n’ont jamais fait partie du même gouvernement ! » 

Ces paroles ne furent pas prononcées dans un cénacle privé mais dans une salle comble, devant deux mille personnes, durant une réunion qui, selon ses organisateurs, en brassa sept à huit mille, en tout cas bien quatre mille, avec l’aval des principales organisations de l’extrême droite officielle représentées par des stands – le Front national, le Parti des forces nouvelles, l’Union nationale interuniversitaire, l’Œuvre française, Aspects de la France – et, enfin, en la présence de personnalités notables. Celle de M. Jean-Marie Le Pen, président du Front national, fut annoncée juste après l’intervention de M. de Lassus, et on le vit faire la tournée des stands, serrer des mains.

Il y avait aussi MM. Pierre Sergent, ancien responsable de l’OAS et élu depuis peu au comité directeur du Centre national des indépendants et paysans (CNIP) de M. Philippe Malaud ;Yves Durand, recteur avant mai 1981 des académies de Rouen puis d’Aix-Marseille, proche, à l’époque, de Mme Alice Saunier-Seïté ; François Brigneau, éditorialiste de l’hebdomadaire Minute et directeur de la rédaction du quotidien Présent ; et, évidemment l’organisateur de ces journées, M. Romain Marie, fondateur des comités « Chrétien Solidarité », par ailleurs président du CNIP de Haute-Garonne.

M. de Lassus ne fut pas une exception. M. Jean Madiran, directeur politique de Présent, s’en prit à une émission télévisée récente ayant pour thème « Chrétiens et juifs en France avant 1789 ». Selon lui, elle prétendait que « tous les torts étaient du côté des chrétiens et qu’aucun tort n’était du côté des juifs ». « Une thèse extrémiste », résume-t-il. « Si je l’entendais dans une émission sioniste de la télévision de Tel-Aviv, j’aurais pour elle de la compréhension. Mais je l’entends dans une émission catholique de la télévision nationale ! » Il voudrait en dire plus, mais se contentera d’inviter la salle à « y réfléchir ». Car, explique-t-il, « je ne peux pas en parler. La législation, la loi antiraciste de 1972, me l’interdisent ». Une loi qui fait que « la seule communauté en France qui ne soit pas défendue par la loi, c’est la communauté française ».

M. André Figuéras, auteur d’un ouvrage intitulé Ce canaille de Dreyfus, estime, lui, que « nous sommes sous l’œil des barbares », que les immigrés « se reproduisent comme des lapins », et que l’avènement d’un « président musulman » nous guette. M. Brigneau fait rire en caricaturant le nouveau PDG de TF 1, « M. Mohamed el Bourges », provoque des huées contre « la Belge » Christine Ockrent, et prend M. Louis Mexandeau, ministre des PTT, comme tête de Turc: « Quand on le voit, on fait meuh et on cherche le train ». Cible de M. Roger Holeindre, grand reporter, l’« avorteuse », autrement dit Mme Simone Veil. « Si les Japonais sont debout et partent à la conquête économique du monde, dit-il par ailleurs, c’est parce qu’ils ont une devise triple : travail, famille, patrie. »

« Il ne faut pas une voix pour la dame avorteuse », clame aussi, à propos des élections européennes, M. Romain Marie, qu’inquiètent par-dessus tout les « plans occultes » des loges franc-maçonnes, cet « élément principal du génocide français ». Un « projet mondialiste », résume-t-il, qui est « l’inconscient boueux, le surmoi, les parties troubles de la République ». Autre orateur, M. Jacques Ploncard d’Assas rappellera d’ailleurs, sous les applaudissements, que « en août 1940, le maréchal a dissous les sociétés secrètes ». Un maréchal Pétain fort présent dans les stands, en affiches, cendriers, assiettes, et badges... On note, autour, la présence de l’association Légitime défense, de la Ligue contre le crime et pour l’application de la peine de mort, de Laissez-les vivre, et de la Fédération pour l’unité des réfugiés et des rapatriés (FURR) de M. Jo Ortiz.

Catholique, et refusant à ce titre la présence de la « nouvelle droite athée », M. Romain Marie récuse le qualificatif d’antisémite. « Est-ce que, finalement, on pourra s’entretenir du problème juif comme du problème basque », répond-il à notre question. « Nous constatons simplement des phénomènes sociologiques. Il y a une puissance qui n’admet pas l’intégration en France, (...) et pour laquelle les intérêts du judaïsme sont supérieurs à ceux de la société française. » « L’internationale de l’assassinat, l’internationale communiste, ajoute-t-il, était composée essentiellement de juifs. (...) Les juifs abusent en disant que l’extrême droite est antisémite, nous, on pourrait répliquer que le communisme est judaïque ! » 

À la tribune, après cet entretien, il soulignera la présence à cette journée de son « ami » Georges Toutounji, de la mission chrétienne libanaise, « qui est un sémite ». « Si nous avons un racisme, c’est celui que nous professons contre la race des journalistes malhonnêtes », lancera-t-il, plus menaçant, à l’adresse des représentants des deux, journaux présents, Le Monde et les Nouvelles. « Vous allez lire Le Monde attentivement. Et s’il y a des déformations, vous allez prendre vos stylos, saisir vos téléphones, et nous avertissons dès maintenant, nous saisirons s’il le faut les tribunaux, nous organiserons des manifestations devant les sièges de ces journaux. »

C’était une journée d’amitié française...

[Source : Le Monde du 19 octobre 1983]

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