La «cassette Méry»: un scoop toujours d'actualité

Au détour des commentaires sur le renvoi de Jacques Chirac devant la justice, certains lecteurs se demandent si les journalistes ont bien joué leur rôle d'alerte sur les affaires de la Mairie de Paris. Plutôt deux fois qu'une, serait-on tenté de leur répondre, tant les révélations n'ont pas manqué. Mais les vérités journalistiques ne font pas les vérités politiques, encore moins les vérités judiciaires. Démonstration avec le rappel de l'épisode le plus mouvementé de ce feuilleton: la trop oubliée «cassette Méry».

Ce rappel n'est pas inutile, notamment pour éclairer ceux de nos lecteurs qui pourraient croire que nous avons l'indignation sélective, obnubilés que nous serions par Nicolas Sarkozy au point d'oublier que la corruption de l'esprit public a connu d'autres précédents. Tous nos abonnés ne sont pas supposés savoir que, tant sous la présidence de François Mitterrand que sous celle de Jacques Chirac, les initiateurs de Mediapart ont eu maintes occasions de prouver leur indépendance professionnelle, quitte à parfois en payer le prix. Ce souvenir est pourtant un des éléments constitutifs du contrat de confiance proposé à ses lecteurs par Mediapart: nous nous sentons d'autant plus libres d'exercer notre droit de critique envers une présidence qui exacerbe et aggrave les travers des précédentes que nous n'avons pas été en arrière de la main face aux dérives de celles-ci.

En septembre 2000, les 22 et 23 septembre exactement, Le Monde publiait sur plusieurs pages l'essentiel du témoignage posthume de Jean-Claude Méry, qui joua un rôle essentiel dans le financement occulte du RPR au profit de la carrière politique de Jacques Chirac. Je fus à l'origine de cette publication non seulement parce qu'étant, à l'époque, directeur de la rédaction du quotidien du soir, mais de plus parce que destinataire de la vidéo sur laquelle était enregistré ce témoignage. Son détenteur, le journaliste Arnaud Hamelin, réalisateur de documentaires, m'avait en effet directement contacté après s'être heurté, un an durant, au refus des producteurs et des chaînes audiovisuelles d'exploiter ce formidable scoop. Sans aucune contrepartie, autre qu'un bras d'honneur symbolique à une profession trop timorée, il nous a donc offert cet exceptionnel matériau.

Avant la publication, plusieurs journalistes du Monde, dont Fabrice Lhomme, aujourd'hui à Mediapart, feront toutes les vérifications, recoupements et contextualisations possibles pour n'avoir plus guère de doute sur son authenticité et sur sa véracité. L'une des scènes les plus stupéfiantes de cette confession en forme de réquisitoire est le récit par Méry de la remise par ses soins de cinq millions de francs en liquide dans une mallette, à l'Hôtel Matignon, entre 1986 et 1988, dans le bureau de Michel Roussin et «en présence de Jacques Chirac», alors premier ministre. Bien qu'occupant l'actualité jusqu'à la fin de l'an 2000, au point de donner lieu à un documentaire sur France 3 auquel nous participerons, l'affaire de la cassette Méry tournera court. D'abord parce que l'attitude énigmatique d'une figure de la gauche, Dominique Strauss-Kahn, y ajoutera une confusion habilement exploitée par l'Elysée. Ensuite parce que les juges d'instruction qui s'en saisiront louperont de façon incompréhensible leur enquête en s'en prenant bizarrement à Arnaud Hamelin, au point de le placer en garde à vue et de le mettre en examen.

Tout est bien résumé dans le documentaire ci-dessous, produit en 2008 par la société de Hamelin, Sunset Presse, et aujourd'hui en accès libre. Ne loupez pas la photo qui apparaît très rapidement à 16 min et 38 s, car vous y verrez, en compagnie de Jacques Chirac et de Jean-Claude Méry, un jeune homme ambitieux, très soucieux d'apprendre auprès de ses aînés: Nicolas Sarkozy. En culot et en avidité, l'élève a sans nul doute dépassé ses premiers maîtres, lesquels furent essentiellement deux, Charles Pasqua, puis Jacques Chirac. Mais se souvenir que Nicolas Sarkozy vient d'abord de là, de la part d'ombre du gaullisme, c'est inviter ceux qui, à droite, aujourd'hui s'y opposent (encore modérément) ou s'en détournent (trop silencieusement) à un devoir d'inventaire sur le passé de leur famille politique.

Histoire d'un scoop : la cassette Méry

A l'époque, la contre-attaque chiraquienne sera fort classique – nier en bloc et critiquer les médias –, très semblable à ce qui se pratique encore aujourd'hui sous Sarkozy. Son registre n'a guère besoin d'être renouvelé tant la présidence de la République, avec son pouvoir institutionnel, son immunité judiciaire et son irresponsabilité pénale, est une forteresse inébranlable. La contre-offensive sera menée, depuis l'Elysée, par Dominique de Villepin, alors secrétaire général de la présidence, qui s'appuiera sur des avocats et des journalistes amis. Jacques Chirac lui doit la trouvaille langagière qu'il utilisera le soir même à la télévision pour faire taire les curieux: «abracadabrantesque», un néologisme forgé par Arthur Rimbaud, en 1871, dans son poème Le Cœur supplicié.

La cassette Méry fit évidemment partie des milliers de griefs retenus à mon endroit par les tenants d'un journalisme de gouvernement, de raison d'Etat et d'intérêt national, qui fabriquèrent le pavé La Face cachée du Monde, cet attentat éditorial qui a porté une atteinte fatale à l'indépendance de ce journal. «Fallait-il alerter presque quotidiennement l'opinion publique et contribuer ainsi à donner de la France une image forcément dégradée?», demandaient-ils notamment dans la dizaine de pages qu'ils consacrèrent au traitement des affaires concernant Jacques Chirac par Le Monde quand j'en dirigeais la rédaction. Ils comptabilisèrent ainsi pas moins de «500 occurrences entre 1995 et 2002, score imbattable, sans comparaison possible, laissant les journaux concurrents loin derrière», à propos aussi bien du financement du RPR par les HLM de Paris, des emplois fictifs de la Ville de Paris, de la fraude électorale dans la capitale, des voyages privés et frais de bouche du maire et de sa famille, etc.

J'aurais évidemment tendance à prendre ce reproche pour un compliment. Mais ce ne serait là que vaine autosatisfaction, tant la leçon de cette histoire est amère. Elle illustre en effet la terrible impuissance démocratique qui mine la politique française. Car si, hier, les manquements à la morale publique de nos présidents n'ont jamais été sanctionnés alors même qu'ils étaient connus, révélés et détaillés, comment s'étonner qu'aujourd'hui, une pédagogie de l'impunité et de l'irresponsabilité puisse régner au sommet de la République?

Je vous invite à méditer cette interrogation en contemplant le cliché évoqué plus haut où l'on retrouve Jacques Chirac au meilleur de sa forme et de son allure (au centre), l'alors fidèle et jeune Nicolas Sarkozy (à gauche) et le défunt Jean-Claude Méry (à droite): 

 

Jean-Claude Méry avec Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy Jean-Claude Méry avec Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy

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