La gauche « républicaine » est-elle passée à droite ?

La gauche « universaliste » est-elle poussée vers la droite par une gauche « autonomiste » et « distributive » d’un nouveau genre ? Comme pour les autres phases du sinistrisme, le changement ne serait sans doute ni soudain, ni radical au point de complètement redéfinir la gauche et la droite. Difficile de dire où passera la frontière gauche-droite à l’avenir, mais il est probable que le rapport à la République, que ce soit dans son interprétation conservatrice ou progressiste, devienne un marqueur important dans l’espace politique.

[Texte publié initialement ici.]

Couverture du dernier livre de Manuel Valls,  publié à l’occasion de son retour en France. Couverture du dernier livre de Manuel Valls, publié à l’occasion de son retour en France.
Dans son récent ouvrage La grande confusion [1], le politiste et sociologue Philippe Corcuff distingue une montée du « confusionnisme », c’est-à-dire un brouillage croissant des repères idéologiques des penseurs politiques, progressivement amenés à adopter une rhétorique, des arguments ou des références intellectuelles parfois radicalement éloignées de leur position d’origine sur l’axe gauche-droite. Ce phénomène se caractérise de préférence par la migration d’intellectuels de gauche vers la droite conservatrice ou l’extrême-droite identitaire, ou par le travestissement d’intellectuels de la droite extrême en penseurs gauchisants faisant référence au « peuple », à Marx ou à Gramsci. Tous ont pour point commun la détestation de la figure du bourgeois-bohème libéral-progressiste post-soixante-huitard à l’imaginaire mondialisé, allant de pair avec la dénonciation du « politiquement correct » (post)moderne (beaucoup de « post », puisque les choses iraient plus mal qu’avant).

Sans épuiser toute la compréhension des mutations de l’espace politique et intellectuel qui s’opère depuis au moins trois décennies, ce travail apporte des pistes intéressantes pour appréhender la grande bataille des étiquettes qui se fait jour sur les plateaux télé et dans les pages idées des journaux. Au-delà des traditionnelles disputes pour l’appropriation des qualificatifs de « gauche » et de « droite », ou leur rejet par les mouvements centristes ou extrémistes, on peut en effet facilement se sentir perdu dans la multitude des offres idéologiques entremêlées, avec des penseurs de droite blâmant la gauche d’avoir abandonné les classes populaires à la suite du fameux rapport de Terra Nova, des penseurs de gauche et de droite accusant une partie de l’extrême-gauche d’être passée à l’extrême-droite en réhabilitant la catégorie de « race », tel penseur anarchiste libertaire déplorant la perte de l’héritage chrétien, telle figure historique de l’extrême-droite ayant voté Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 et des élus écologistes associés à divers régimes totalitaires, tandis qu’un peu partout des gens se plaignent de ne plus pouvoir rien dire sans être assimilés à l’extrême-droite …

Si le confusionnisme qualifie particulièrement bien les passerelles entre les extrêmes antisystème de droite, de gauche et d’ailleurs – notamment sur les thèmes de la démocratie, de la souveraineté et de la mondialisation – il concerne également d’anciens acteurs de la gauche antitotalitaire (parfois aussi anciens maos ou anciens trotskystes) passés du côté (néo)conservateur voire carrément « réactionnaire » ainsi que le dénonçait Daniel Lindenberg dans son fameux pamphlet [2] (allant pour certains jusqu’à soutenir Nicolas Sarkozy en 2007, c’est dire). Fondé dans les années 2000 sur l’attachement à la démocratie libérale et sur la théorie du choc des civilisations (notamment entre l’Orient et l’Occident), ce glissement vers la droite est aujourd’hui largement axé sur les questions de « laïcité », de « République » ou de « multiculturalisme », mettant en avant la supposée menace que ferait peser « l’islamisme » sur les « valeurs » françaises.

Et alors que ces thèmes sont de plus en plus exploités à droite, on a vu émerger ces dernières années, notamment après les attentats terroristes de 2015-2016, une tentative de redéfinition des lignes de rupture internes à la gauche, avec une gauche revendiquée « universaliste » dénonçant une gauche « indigéniste » n’adhérant pas/plus aux principes laïques – deux gauches souvent dites « irréconciliables ». Sensée ou non, cette division entretenue par certains acteurs médiatiques, intellectuels et politiques a pris une nouvelle dimension il y a peu, quand Jean-Paul Huchon (ancien président de la région Île-de-France) et Manuel Valls ont annoncé leur soutien lors du second tour des dernières élections régionales à la candidate de la droite Valérie Pécresse contre la liste unique de la gauche rassemblée derrière Julien Bayou, précisément en raison du « danger » que représenterait l’union des socialistes avec EELV et La France Insoumise. Si l’on devait tenter de redonner du sens à cette apparente confusion des genres politiques, pourrait-on affirmer que ces « universalistes » laïcs ont quitté le giron de la gauche, emportant avec eux la thématique de la laïcité, alors même que c’est la gauche qui, au tournant du XXe siècle, l’avait imposé à la République française ? Ou sont-ce ces « indigénistes » qui, en usant de termes peu « républicains », se seraient éloignés de la bonne politique, pour se rapprocher pourquoi pas de l’extrême-droite raciste ? Avant de pouvoir déterminer si la question de la « République » est passée de gauche à droite, il nous faut clarifier ces deux catégories et expliquer ce que signifie historiquement le fait de passer de l’une à l’autre.

Gauche, droite, comment, pourquoi ?

Deux questions majeures se posent quand il s’agit de définir si telle idée, tel acteur ou telle organisation est de gauche ou de droite : comment le déterminer, et pourquoi le faire ? Si l’approche par enjeux (sécurité, immigration, libre-marché, libéralisation des mœurs, etc.) suffirait largement à distinguer la gauche de la droite aujourd’hui, les approches essentialistes de ces deux camps n’ont jamais véritablement réussi à s’accorder sur une définition valable pour les deux siècles qui nous précèdent (depuis la période de la Restauration). La gauche française était par exemple à ses débuts définie avant tout par son républicanisme en contexte de monarchie constitutionnelle, avant d’adopter une posture anticapitalisme avec le communisme et le socialisme, puis d’être plutôt définie par son libéralisme culturel à partir des années 1980, et peut-être demain par son écologisme. De même, la droite n’est plus le parti de la monarchie et du clergé comme elle avait pu l’être au XIXe siècle, et adopte aujourd’hui des positions inconcevables il y a seulement 50 ans, comme l’opposition à la peine de mort et l’autorisation de l’IVG. Certains ont néanmoins cherché des marqueurs intemporels, à l’image de Norberto Bobbio, philosophe politique italien, qui estimait que la différence était à chercher autour de la question des inégalités, à la fois vis-à-vis de leur origine (induites par des mécanismes sociaux de domination pour la gauche, par une distribution naturelle des dispositions individuelles pour la droite) et de leur devenir (nécessité de les réduire voire de les supprimer pour la gauche, risque lié au changement du statu quo pour la droite) – le rapport à la liberté et à l’autorité distinguant les « modérés » et les « extrémistes » de chaque camp [3]. Cette définition se rapporte plus simplement à la volonté de la gauche de changer l’ordre social contemporain pour un ordre plus juste, et pour la droite de le conserver afin d’éviter les effets négatifs, temporaires ou permanents, localisés ou généralisés, d’importantes transformations sociales « artificiellement » générées.

Tous les auteurs sur le sujet s’accordent pour dire que la gauche et la droite n’existent pas indépendamment l’une de l’autre, c’est-à-dire que l’une ne saurait exister sans l’autre. Les plus radicaux vont même jusqu’à nier qu’il existe une essence immuable de la gauche et de la droite – ainsi dans une certaine mesure de Jean-Marie Donegani et Marc Sadoun qui estiment que la seconde ne se définit que par son désaccord assumé avec la première [4]. Si cette approche « relativiste » n’aide pas à déterminer quel camp correspond à « la droite » ou à « la gauche » à chaque époque, elle nous rappelle que la dynamique des systèmes politiques d’à peu près toutes les démocraties libérales – pour peu qu’elles soient culturellement homogènes [5] – repose sur l’antagonisme entre gouvernement et opposition parlementaire, qui elle-même suscite deux camps politiques s’affrontant régulièrement pour l’accession au pouvoir autour d’enjeux idéologiques relativement stables et polarisés. La gauche et la droite en tant qu’antagonisme binaire existent donc bel et bien, et prennent leur sens en fonction des oppositions concrètes et changeantes qui se manifestent dans l’hémicycle, sur les plateaux télé ou dans la rue. Les observateurs n’arrivent qu’en deuxième instance pour tenter d’expliquer l’évolution de la nature de la gauche et de la droite, telle qu’on peut effectivement l’observer en suivant le cheminement idéologique des acteurs individuels et collectifs, et éventuellement pour chercher une cohérence par-delà les époques politiques.

Mais cela a-t-il véritablement un sens, au-delà de la pure satisfaction classificatoire, de chercher à distinguer à tout prix ce qui relève de la gauche et de la droite ? Pourquoi ne pas adopter une approche « subjectiviste » selon laquelle seraient de gauche et de droite les gens qui s’en revendiquent, quitte à accepter l’hétérogénéité et les glissements idéologiques de ces catégories ? Une telle rigidité n’est-elle d’ailleurs pas à l’origine du large désamour des Français envers cette classification depuis les années 1980 [6] ? Certes, l’opposition gauche-droite ne permet pas d’expliquer toutes les divisions idéologiques au sein du système partisan et de l’électorat (ainsi que nous l’avions vu dans un précédent article à propos du rapport à l’Union Européenne par exemple) ; elle peut perdre de son à-propos durant certains moments de reconfiguration où de nouvelles offres apparaissent en se revendiquant initialement « ni de droite ni de gauche » ; elle n’a véritablement acquis sa pertinence qu’à la fin du XIXe siècle, quand la République fut solidement installée [7]. Mais il demeure nécessaire de se dégager des disputes « indigènes » visant à rattacher telle personne à tel camp ou au contraire à lui en refuser l’appartenance, précisément parce que les notions de gauche et de droite continuent à faire sens de manière objective, sachant que les rapports d’amitié et d’inimitié idéologiques et stratégiques au sein des systèmes partisans (entre partis ou entre personnalités) continuent de globalement respecter une séparation gauche-droite, même floue, et que les électeurs votant pour des partis de droite ont généralement bien plus d’affinités avec les autres électeurs de partis de droite (sur les questions économiques, culturelles, sociales, etc.) qu’avec ceux des partis de gauche. Le but n’est donc pas de trancher de manière autoritaire pour déterminer (ce) qui est de droite ou de gauche, mais de se servir de ces catégories abstraites pour mieux appréhender l’évolution des discours politiques sans prendre pour argent comptant tout ce qu’en disent les acteurs politiques eux-mêmes.

De la gauche à la droite : la signification du « sinistrisme »

Le terme de « sinistrisme », forgé par le critique littéraire et précurseur de l’histoire des idées politiques Albert Thibaudet dans Les idées politiques de la France (1932), désigne le fait que l’innovation politique vienne avant tout de la gauche, c’est-à-dire que les partis de gauche sont progressivement remplacés par des partis encore plus à gauche et ainsi poussés vers la droite, quand bien même ils continuent à se revendiquer « de gauche ». Ainsi, le radicalisme républicain, représentant un temps l’extrême-gauche en période de monarchie, fut poussé vers la gauche modérée par une mouvance plus socialisante, qui commence à gagner en importance à partir de la Commune et connaît son apogée au début du XXe siècle avec la SFIO, elle-même repoussée vers la gauche modérée (le radicalisme devenant peu à peu de centre-gauche puis de centre-droit) par les communistes, eux-mêmes fortement challengés par les gauchistes et trotskystes à partir de Mai 68 [8]. Le mouvement des idées tendrait donc à se faire de la gauche vers la droite.

Mais au-delà des familles politiques, ce sont également des thèmes qui peuvent à passer de l’une à l’autre. Ainsi de la liberté, valeur centrale des révolutionnaires, républicains et libéraux du XIXe siècle désireux de rompre avec les structures sociales traditionnelles entravant l’autonomie individuelle ; avant de devenir le mot d’ordre de la droite au XXe siècle, contre la bureaucratie étatique, la régulation économique ou l’assistance sociale promues par la gauche, et encore plus contre le spectre du totalitarisme stalinien qu’elle pensait percevoir derrière les communistes ouest-européens. Cela signifie-t-il que la gauche a « abandonné » la liberté, à la fois dans ses usages rhétoriques et dans son corpus idéologique ? Si elle a sans doute perdu de sa centralité dans le discours de gauche de manière générale (sauf chez les très ambigus sociaux-libéraux), cela n’implique pas qu’elle en ait disparu, et encore moins que la gauche soit désormais favorable à moins de liberté(s). D’une certaine manière, celle-ci a continué à défendre la liberté entendue comme émancipation, une idée contenue par exemple chez Marx (puis plus tard dans le socialisme républicain français du début du XXe siècle), pourtant souvent perçu comme le précurseur de régimes totalitaires, mais pour qui la liberté ne saurait être la simple absence de contraintes formelles ou l’attribution de droits que la plupart des individus ne seraient pas en mesure d’exercer, mais plutôt une absence d’aliénation, où l’individu ne serait plus dépossédé des fruits de son activité et ne serait pas freiné dans l’épanouissement de ses capacités, donc de sa qualité d’homme ou de femme.

Il en va de même pour la nation, célébrée par la gauche des débuts de la IIIe République comme vecteur d’intégration et d’appartenance à un groupe social ne se définissant pas à travers son obéissance à une figure royale ou impériale, mais plutôt par des références passées partagées et le sentiment d’un destin commun à accomplir. Mais tout comme l’avènement du capitalisme industriel a questionné la pertinence de la conception formelle, presque juridique de la liberté pour atteindre l’émancipation individuelle, celui des conflits patriotards générateurs de xénophobie voire de racisme de la première moitié du XXe siècle, puis des mouvements de décolonisation, a questionné la pertinence de la conception ethnocentrée de la nation pour atteindre l’intégration de la communauté politique. La gauche s’est ainsi dotée progressivement d’un rapport contrarié à la nation, entre idéal internationaliste et réalité de l’attachement national, tandis que la droite se faisait le fer de lance de la « fierté nationale », tantôt identitaire et belliqueuse comme le barrésisme, tantôt romantique et idéaliste comme le gaullisme. On constate par exemple que l’enjeu d’une mémoire nationale forte de ses gloires est aujourd’hui un des chevaux de bataille de la droiteaprès avoir été celui de la gauche il y a 150 ans, gauche qui lui préfère aujourd’hui un travail historique scientifique moins oublieux de ses errements. Cet exemple doit ainsi nous permettre de garder à l’esprit que le sinistrisme ne va pas sans une certaine tentation droitière de long-terme des grands thèmes de la gauche, soit parce que leurs défenseurs passent de la gauche à la droite, soit parce que les politiques de droite s’en saisissent. Le sinistrisme n’est ainsi pas synonyme de « gauchisation » du débat politique – et donc, par contraposée, sa droitisation n’implique pas la fin du sinistrisme, voire le début d’un « mouvement dextrogyre » comme certains l’ont défendu. En réalité, ce concept implique non seulement que la nouveauté politique arrive avant tout de la gauche, mais également (dans des temporalités différentes) que les idées de gauche, en ce qu’elles se concrétisent progressivement à travers l’action politique, sociale et culturelle, sont progressivement acceptées puis in fine défendues par le camp adverse, dans la mesure où elles intègrent la réalité sociopolitique que la droite entend défendre en tant que camp de la conservation. Ces grandes thématiques ou valeurs changent ainsi de sens en quittant leur statut d’idéaux transformateurs utopiques pour celui de briques du patrimoine intellectuel national, prenant ainsi une certaine dimension de sacralité, c’est-à-dire de légitimité transcendante qui interdit sa remise en question.

Laïcité, le terme qui trouble

Avant de pouvoir examiner la trajectoire de la gauche « républicaine », il semble nécessaire de clarifier concrètement ce sur quoi porte le désaccord à gauche aujourd’hui, en évitant de se concentrer sur des querelles plus marginales. Beaucoup de disputes internes à la gauche ont ainsi porté ces dernières années sur des sujets ayant trait à la laïcité, et plus particulièrement sur l’adaptation ou non de la laïcité française aux pratiques et croyances musulmanes, du droit de faire des caricatures de Mahomet au porc dans les cantines scolaires en passant par le voile à l’université ou les horaires réservés aux femmes dans les piscines. En réalité, on constate que très peu de ces controverses scindent véritablement la gauche en deux camps si différents qu’ils seraient « irréconciliables ». On constate plutôt une divergence sur l’attitude à adopter quant à des polémiques nées à droite ou à l’extrême-droite, les uns estimant qu’il ne faut pas alimenter des débats pouvant blesser les musulman(e)s de France, les autres que renoncer au combat historique de la laïcité revenait à « le laisser » à l’extrême-droite, pendant que la droite se fait la gardienne du temple contre les « accommodements déraisonnables ». Cette zizanie à gauche alimente ainsi une polarisation idéologique autour de la droite extrême ou radicale qui, à défaut de garantir de bonnes carrières à tous ses membres, fait florès avec ses thématiques – preuve pour certains que le débat politique porterait désormais à droite (ce qui n’est pas totalement faux) et que la nouveauté idéologique viendrait désormais de ce camp politique (ce qui est plus discutable).

Cependant, il serait difficile de parler de simple « droitisation » de la question laïque alors qu’aucune famille politique ne souhaite véritablement revenir sur la laïcité. Si l’on examine même les réformes souhaitées, on peut trouver des propositions assez peu laïques à droite, comme le financement public des mosquées, et des propositions « très » laïques à gauche, comme la suppression du Concordat en Alsace-Moselle. Valentin Soubise, doctorant en science politique, a par exemple montré que Jean-Luc Mélenchon entretenait depuis longtemps un rapport complexe, pour ne pas dire cyclothymique à la laïcité et que les « dérives » récentes qui lui sont imputées n’en sont pas (ou à tout le moins, ne « dérivent » pas d’une position initiale plus respectable). En réalité, ce ne sont pas les questions de laïcité qui peuvent nous permettre de déterminer si une partie de la gauche est effectivement passée à droite, dans la mesure où les disputes qui animent ce camp ne portent pas véritablement sur ce sujet.

En effet, la laïcité s’entend avant tout une configuration politique fondée sur la liberté de croyance et de religion, l’égal traitement des croyants et non-croyants devant la loi, et l’absence de religion d’Etat. En France, en raison du rôle historique joué par l’Eglise aux côtés de l’aristocratie pour la préservation de l’ordre social, la laïcité aux accents anticléricaux a également adopté un principe plus global de « séparation de l’Eglise et de l’Etat », entendu comme le devoir de neutralité religieuse des agents de l’Etat dans l’exercice de leurs fonctions, et comme l’interdiction de reconnaissance et de financement de toute religion – ce qui n’est pas le cas dans d’autres pays appliquant une forme de laïcité, à l’image de l’Inde [9]. Cet engagement non-interventionniste a commencé à être implicitement remis en cause à partir de l’affaire du voile de Creil en 1989, qui aboutira 15 ans plus tard à la loi sur l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école, ainsi qu’à partir de la création en 2003 du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) par Nicolas Sarkozy – les deux initiatives pouvant néanmoins être rapportées à certains principes de la laïcité à la française, la première avec la volonté d’émanciper les mineurs d’une tutelle religieuse potentiellement omniprésente, la seconde organisant le culte musulman afin, entre autres, de prévenir les dérives individuelles d’imams fondamentalistes et de garantir la liberté de croyance. Force est de constater que depuis, les débats formellement liés à la laïcité se sont de plus en plus éloignés de ses fondements, l’exemple le plus récent et le plus frappant étant celui sur la possibilité pour des assesseures de porter le voile dans leur bureau de vote.

Les conflits les plus virulents portent donc moins sur la laïcité que sur des questionnements culturels et identitaires connexes. Et si le principe de laïcité stricto sensu reste relativement consensuel, et en tout cas bien ancré au sein de la gauche, le terme qui le désigne a fait l’objet d’une appropriation de la part de la droite qui fait assez penser à celle qu’elle a opéré avec la liberté et la nation, notamment dans leur dimension sacrée. La théoricienne du politique Cécile Laborde [10] a ainsi proposé d’approcher la laïcité appliquée et revendiquée en France aujourd’hui en tant que l’expression d’un « républicanisme conservateur » fondé sur le refoulement des questions religieuses dans la sphère strictement privée et sur le contrôle de la conformité des pratiques (voire des croyances) religieuses avec un certain nombre de normes culturelles françaises (notamment en matière « d’égalité hommes-femmes »), avec d’une certaine manière un avantage de fait conféré au catholicisme. Si droitisation de la laïcité il y a, c’est surtout dans la mesure où s’est affirmée ces dernières années une interprétation de la laïcité qui en fait une modalité de contrôle de populations minoritaires supposément susceptibles de mettre à mal l’ordre socioculturel français, interprétation assez largement répandue à droite, mais également de manière marginale à gauche, avec des acteurs comme Manuel Valls ou le Printemps Républicains, dont le positionnement à gauche peut dès lors être questionné et éventuellement confirmé ou infirmé à partir de l’étude d’autres enjeux culturels.

République et universalisme : de la discorde à la rupture ?

Si on décortique ce qui pose véritablement problème au sein de la gauche à travers les différentes polémiques a priori liées à la laïcité, on observe qu’il s’agit en réalité d’une divergence sur la place à accorder aux différences interindividuelles en termes de croyances personnelles et de vécu des discriminations, et sur l’opportunité de mettre en place des politiques publiques ou d’accepter des mesures sociales différenciées selon les publics. Faut-il par exemple réserver des horaires de piscine aux femmes si certaines d’entre elles, quel qu’en soit le fondement, se sentent mal à l’aise avec le regard masculin ? Peut-on accepter que certains espaces publics temporairement occupés par des activités militantes ou associatives soient réservés à des personnes « racisées », c’est-à-dire victimes de racisme ou s’estimant être à risque de le subir ? Peut-on demander aux étudiants s’inscrivant à l’université leur groupe ethnique au sein d’une liste prédéfinie ainsi que leur orientation sexuelle au nom de la lutte pour l’égalité et la diversité ? On peut affirmer qu’au-delà de questionnements théorico-juridiques sur l’interprétation du droit en vigueur, c’est bien à propos de mouvements militants et de choix idéologiques (réels ou supposés, et trouvant parfois des relais au sein de la classe politique) liés à la lutte contre le racisme, le sexisme et les LGBTphobies que l’encre coule par hectolitres depuis quelques années, aussi bien dans des journaux de droite comme Le Point, Le Figaro, Valeurs actuelles, que dans certains situés plutôt à gauche, comme Marianne, L’Express, Charlie Hebdo ou La Décroissance, qui tous déplorent des atteintes à la « République » et à « l’universalisme ».

Ce qu’on observe ici au premier abord, c’est la tentation de la réinterprétation de deux valeurs fondamentales de la gauche, toutes deux liées à un idéal d’égale dignité des citoyens, en une version conservatrice [11] identifiant dans certaines idées une menace pour l’intégrité de la nation indivisible. Ces idées sont notamment assimilées à l’étranger, et ce de deux manières : d’une part à un monde « anglo-saxon » possédant son histoire propre et supposément marqué par l’importance des revendications communautaires, en opposition avec un modèle français où chaque individu ne saurait être qu’un citoyen sans épithète au yeux de toute autorité collective ; d’autre part, de manière plus indirecte, aux ennemis du monde occidental (et notamment au monde musulman) en ce qu’elles favoriseraient la « détestation de soi » et la tolérance envers des comportements fondamentalement incompatibles avec les modes de vie occidentaux. Il s’agit donc d’une approche culturaliste de la République, constituée d’un ensemble de valeurs à défendre à travers les institutions sociales et politiques (l’école républicaine, la justice républicaine, la police républicaine, les « tenues républicaines », etc.) et avec une posture universaliste, c’est-à-dire qui considère ces valeurs comme bonnes dans l’absolu et dont l’affirmation ne saurait tolérer quelque régime d’exception que ce soit. Il y a ici une certaine vision historique, dans laquelle les « universalistes » revendiqués se perçoivent comme les défenseurs de l’héritage spécifiquement français de la IIIe République (éventuellement conforté par des lois postérieures), contre des importateurs d’un nouvel esprit « multiculturaliste » globalisé qui imposerait à la France de renoncer à ce qui fait son identité collective au nom de la libre expression de ses sous-identités. Si toute défense de « la République » n’est pas en soi conservatrice, le caractère sacré que lui confère toute une partie des acteurs politiques, de la « gauche républicaine » à l’extrême-droite, participe ainsi d’une interprétation droitière de l’imaginaire républicain.

Mais au-delà de la droitisation, on peut également observer un phénomène novatoire faisant penser à la dynamique du sinistrisme décrite plus tôt. Si l’on analyse ces nouvelles mouvances idéologiques dénoncées par les « universalistes », non pas comme un retour en arrière (puisqu’il est indéniable que le rapport de ces militants à la « race » n’est pas, quoi qu’on pense d’eux, le même que celui de l’extrême-droite racialiste biologisante ou culturalisante), ni nécessairement comme une tentative de sécession ou de subversion idéologique, on peut alors percevoir sa potentialité à se faire une place dans le débat d’idées et dans la compétition politique « normale ». Certes, ce mouvement manque encore de relais organisationnels capables d’en faire une véritable idéologie s’assumant comme telle et revendiquant sa différence, voire son antagonisme avec d’autres idéologies au sein du champ politique et partisan – une grande partie de ses idées se traduisant par ailleurs dans des modalités de gouvernance inclusive ou dans le soutien à des initiatives associatives plutôt que dans des propositions de politiques publiques. Néanmoins, il y a là une véritable rupture idéologique avec ce qui constituait jusque-là certains fondements de la gauche, notamment en matière d’égalité.

Traditionnellement formelle, avec l’égalité des droits symbolisée entre autres par l’abolition des privilèges féodaux du 4 août 1789 et par l’instauration du suffrage universel masculin en 1848 puis également féminin en 1944, l’égalité a été progressivement complétée par différentes initiatives en faveur de l’égalité des chances, comme l’instruction gratuite et obligatoire pour tous ou la sécurité sociale, afin de compenser les différences de ressources à la naissance et au cours de la vie, et de proposer à l’ensemble des citoyens la possibilité de vivre dignement, de peser dans le destin de sa communauté politique et de s’accomplir individuellement. Il est cependant apparu progressivement à partir des années 1960, avec l’essor des mouvements féministes, homosexuels, puis antiracistes, stimulés par le frein social que constituent les discriminations pour les trajectoires individuelles et collectives, que le traitement égal des individus demeurait aveugle aux différentes pressions et oppressions des normes sociales valorisant l’homogénéité des modes de vie et préservant la position sociale d’un groupe majoritaire au détriment de minorités sociologiques, dans une société de plus en plus diverse et ayant de plus en plus de difficultés à le nier.

Ce qui est cause ici, ce n’est donc pas l’égalité en tant que telle, mais la prétention des approches négatives (par l’absence de différences formelles de traitement) ou purement commutatives (dans le sens d’une égale distribution des ressources publiques) à aboutir à une véritable égalité des résultats, dans le sens où les caractéristiques sociales réelles ou supposées d’un individu (le genre, l’orientation sexuelle, l’âge, le patrimoine familial, les origines ethniques, etc.) ne joueraient plus dans ses chances d’épanouissement matériel et immatériel (le but étant que tout le monde atteigne un niveau a minima décent d’épanouissement). Cela implique que la société se donne les moyens nécessaires afin que les caractéristiques précitées perdent de leur effectivité sociale, c’est-à-dire de leur capacité à favoriser ou à défavoriser les destins individuels de manière contradictoire avec l’égalité « naturelle » de tous les êtres humains. On pourrait lier cette idée à celle de « justice distributive », c’est-à-dire de justice sociale équitable selon les besoins et les ressources de chacun, aussi bien économiques et sociales que culturelles et symboliques. Evidemment, cela amène à proposer des mesures apparemment incompatibles avec la valeur d’égalité telle que défendue traditionnellement par la République universaliste, par exemple en identifiant clairement les groupes favorisés et défavorisés, en organisant des mécanismes de redistribution des ressources entre groupes, voire en réservant temporairement certaines ressources à certains groupes. Adossés à des idéaux d’émancipation et d’inclusion, ces principes pourraient constituer les fondements d’une nouvelle gauche radicale (pour l’instant encore mal assurée) valorisant l’autonomie des individus – même quand elle peut sembler dangereuse pour d’autres valeurs de la collectivité – selon le principe que la liberté, l’égalité et même la fraternité ne se décrètent pas d’en haut.

La gauche « républicaine » est-elle passée à droite ?

Cela signifierait-il dès lors que la gauche « universaliste » serait poussée vers la droite par cette gauche « autonomiste » et « distributive » d’un nouveau genre ? Comme pour les autres phases du sinistrisme, le changement ne serait sans doute ni soudain, ni radical au point de complètement redéfinir la gauche et la droite. D’une part car il serait difficile d’imaginer que la gauche du PS et la fraction du PCF n’acceptant pas cette rupture sémantique puissent basculer à droite ; et car si certains mots douloureux ont été prononcés (comme le « problème avec la République » imputé aux écologistes parisiens par Anne Hidalgo), seule la frange la plus à droite du PS a véritablement déclaré à la guerre à la gauche radicale. D’autre part, car la gauche modérée a elle-même été à l’initiative d’un certain nombre d’inflexions idéologiques en faveur de la reconnaissance de la diversité dans le passé [12] – certes de manière assez largement symbolique – ou de dispositifs de discrimination positive, avec par exemple la loi sur la parité de 2000. Difficile donc de dire où passera la frontière gauche-droite à l’avenir, ni quel sera l’essence des différentes nuances de gauche (et de droite), le contenu idéologique de ce mouvement sinistrogyre n’étant pas encore bien stabilisé et défini [13] (d’où la « confusion » grandissante), mais il est fort probable que le rapport à la République, que ce soit dans son interprétation conservatrice ou progressiste, devienne un marqueur important dans l’espace politique, plus qu’un simple critère de discrimination entre « extrémistes » et « Républicains ».

C’est bien ce travail de réinterprétation, et non de simple déplacement des valeurs, qui fait qu’on ne peut raisonnablement, et hors de tout contexte, affirmer que la défense des bons vieux principes républicains rende automatiquement conservateur. Il est néanmoins permis de dire qu’on ne peut être encore et toujours placé à gauche quand l’essentiel de son discours public consiste à pourfendre certaines idées cataloguées à gauche sans jamais défendre aucune des autres idées de ce camp, c’est-à-dire quand on se positionne, explicitement ou implicitement, sur le versant droit du spectre politique sur l’ensemble des enjeux primordiaux du débat public. En ce sens, nous pouvons affirmer sans ambages, sans remords, et peut-être aussi sans trop d’audace, que Manuel Valls est bel et bien de droite (et ce n’est pas sale).

Emilien Houard-Vial

[1] P. Corcuff, La grande confusion : Comment l’extrême-droite gagne la bataille des idées, Editions Textuel : Paris, 2021, 672p.

[2] D. Lindenberg, Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Le Seuil : Paris, 2002, 94p.

[3] N. Bobbio, Droite et Gauche. Essai sur une distinction politique, Le Seuil : Paris, 1996, 160p. Voir aussi le résumé de son argumentaire par la revue belge Politique.

[4] J-M. Donegani & M. Sadoun, « 1958-1992, le jeu des institutions » in J-F. Sirinelli (dir.), Histoire des droites en France : t. 1 Politique, Gallimard : Paris, 1992, p. 392

[5] La plupart des démocraties libérales sont structurées autour d’une opposition gauche-droite ou équivalente (Démocrates v. Républicains, conservateurs v. travaillistes/progressistes, etc.), mais certaines sociétés divisées sur le plan culturel (c’est-à-dire religieux, ethnique ou linguistique) voient ce clivage soit perturbé par une question culturelle – c’est le cas par exemple en Catalogne, où la gauche est fortement tiraillée entre indépendantistes et fédéralistes – soit largement atténué par une dynamique de « grande coalition » comme en Suisse, où la gauche et la droite sont davantage à appréhender (encore plus qu’ailleurs) comme les deux pôles d’un continuum idéologique plutôt que comme deux catégories antagoniques et mutuellement exclusives.

[6] En 2017, 70% des Français estimaient les notions de gauche et de droite dépasséesou peu pertinentes, et une proportion grandissante disait ne pas se reconnaître dans ces catégories – au détriment notamment de la gauche (plus par défiance pour ses partis que pour ses idées) – les Français demeurant malgré tout largement capables de se situer sur une échelle gauche-droite et estimant majoritairement que ces deux catégories se distinguent assez nettement.

[7] C’est notamment le mérite du fameux ouvrage de René Rémond de 1954 La Droite en France de 1815 à nos jours que d’avoir affirmé, outre la tripartition des droites françaises d’alors, la structuration de la vie politique française depuis le XIXe siècle autour de l’opposition gauche-droite, dans une IVe République faisant la part belle aux coalitions des modérés et où la Droite venait tout juste de se discréditer avec Vichy.

[8] Voir la quatrième édition de l’ouvrage de Rémond (1982), renommé Les Droites en France, p. 31.

[9] Lire R. Bhargava, « La spécificité de la laïcité à l’indienne » in Critique internationale, n°35, 2007, pp. 121-147.

[10] Sa qualité de théoricienne importe dans la mesure où ses travaux proposent nécessairement une certaine théorie de la réalité sociopolitique tout en conservant une base empirique, et pourraient paraître « anti-laïcs » à certains alors qu’ils visent avant tout à parfaire la laïcité, si l’on s’en tient à ce qu’ils disent vraiment.

[11] Pour accompagner toute cette réflexion sur le sens du mot « République », lire la série d’articles du journaliste de Mediapart et docteur en science politique Fabien Escalona sur le sujet.

[12] Se référer, notamment sur la manière dont la gauche a mis à l’agenda une identité nationale plurielle durant les années Mitterrand, à Vincent Martigny, Dire la France. Culture(s) et identité nationale (1981-1995), Presses de Sciences Po : Paris, 2016, 376p. (voir ici une présentation de l’ouvrage).

[13] On assiste par exemple à de nouvelles réinventions idéologiques, avec par exemple l’appropriation par Jean-Luc Mélenchon du concept de « créolisation » de l’écrivain martiniquais Edouard Glissant.

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