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Billet de blog 10 août 2022

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Quand la langue nous fait défaut

Les mots ne sont plus porteurs de sens, ils ne servent qu'à indiquer ce que l'on doit penser et ce qu'il est interdit de penser. La réaction du gouvernement français aux bombardements de Gaza le démontre une fois de plus.

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Il y a des moments où je me demande si je comprends encore le français. Israël lance contre Gaza « à titre préventif » une offensive aérienne qui fait 46 morts dont 16 enfants. Préventif ? Il n’y avait eu, depuis des semaines, aucun attentat en Israël ni aucun tir de roquette sur son territoire ; par contre, les incursions israéliennes dans les territoires palestiniens occupés se sont multipliées, la dernière, dans le camps de réfugiés de Jénine, se soldant par la mort d’un adolescent de 16 ans et l’arrestation d’un militant palestinien, Bassam al-Saadi. Le communiqué officiel du MAE ne condamne pas les bombardements aériens sur une population civile, mais « les tirs de roquettes sur le territoire israélien » qui leur ont répondu et « réitère son engagement inconditionnel à la sécurité d’Israël ». La sécurité d’Israël ? En quoi était-elle menacée ? Cela fait quinze ans qu’avec la complicité de l’Égypte et des puissances occidentales Israël maintient deux millions de personnes sous un blocus strict, mesurant jusqu’aux rations alimentaires auxquelles elles ont droit. Gaza est une prison à ciel ouvert, les snipers israéliens tirent sans sommation sur quiconque s’approche des barrières de la cage, et les drones israéliens la survolent en permanence. Cinq fois l’armée israélienne est rentrée dans la cage, semant la mort et la destruction, et c’est la sécurité d’Israël qui est menacée ?

Il n’y a pas que moi à avoir des difficultés avec la langue. Qu’ont pu penser les Africains à entendre le président français, en visite officielle au Cameroun, les taxer d’ « hypocrisie » pour ne pas avoir su, à l’instar des puissances occidentales, « qualifier une guerre qui en est une et ne pas savoir dire qui l’a lancée » ? Il est vrai qu’il ne parlait pas de Gaza, mais de l’Ukraine ! Sans doute lui conseillaient-ils in petto de balayer devant sa porte. Et quand je lis que Nancy Pelosi, débarquant à Taiwan dans un branle-bas maritime et aérien sans précédent, déclare à l’arrivée qu’elle est une messagère de paix, je me dis que je dois avoir des difficultés avec l’anglais aussi.

L’histoire se répète. Comme disait Goethe dans son Faust, « auch hier geschieht, was längst geschah », ici aussi il se passe ce qui s’est passé depuis longtemps. La perversion de la langue avait déjà été dénoncée par Karl Kraus, au début du vingtième siècle, et il y avait vu les prémisses des guerres qui allaient ensanglanter le monde et précipiter le déclin de l’Europe. Les mots ne sont plus que les roulements de tambour qui accompagnent l’assaut, dans le but de couvrir le bruit des tirs et des explosions. Il ne sont plus porteurs de sens, plus personne ne cherche à convaincre autrui, encore moins à le comprendre : suivant l’immortelle formule de notre ancien premier ministre, « comprendre, c’est déjà excuser ». Ce sont de simples épithètes dont on se sert pour marquer une détestation ou au contraire une approbation, des feux tricolores que l’on met devant des routes pour indiquer si l’on peut s’y engager ou pas. Les Palestiniens sont « terroristes » par définition, du plus grand au plus petit, ce qui signifie, non pas qu’ils aient fait quelque chose, mais qu’il faut s’en méfier et que le mieux est de les tenir sous clé. L’État d’Israël est « démocratique » par définition, ce qui signifie juste qu’il ne peut pas être coupable d’apartheid, même si sa constitution stipule que seuls les juifs ont droit à l’autodétermination. Quiconque s’en émeut, comme les députés qui ont déposé à l’Assemblée Nationale un projet de résolution condamnant l’apartheid en Israël, est par définition « antisémite », comme a osé l’insinuer un garde des sceaux empêtré jusqu’au cou dans les conflits d’intérêt. C’est que l’État d’Israël a beau disposer de la bombe atomique, de logiciels espions et du soutien inconditionnel du seul empire mondial, il n’en est pas moins « menacé », et si son aviation bombarde une population qui ne dispose pour se défendre que de fusils et de roquettes, c’est nécessairement un combat pour sa survie. Tout cela est tellement bien rodé que c’en serait comique si cela ne servait pas à justifier des exactions de plus en plus violentes contre des millions d’êtres humains de plus en plus désespérés, et pour des motifs de plus en plus futiles : il semble bien que si le gouvernement israélien a envoyé ses avions bombarder Gaza, c’est en préparation des élections à venir, où chacun veut faire preuve de son intransigeance vis-à-vis des Palestiniens. Les enfants meurent-ils à Gaza pour que les israéliens votent bien ?

La perte du sens, pour ainsi dire la mort des mots, c’est la guerre de tous contre tous. Suivant un vieil adage juridique, on lie les bœufs par les cornes et les hommes par le verbe. Si les hommes sont privés du verbe, il ne leur reste que la force. Redonner aux mots leur sens, c’est faire avancer ce couple incomparable, la paix et la justice. C’est pourquoi le combat pour la Palestine est si important : il ne s’agit pas seulement du sort des millions d’habitants de cette terre, musulmans, juifs ou chrétiens, il s’agit aussi du sens à donner à des mots importants, comme terrorisme, démocratie, colonisation, antisémitisme, qui seront utilisés dans d’autres contextes, et bien plus près de chez nous. Mais pour l’instant la priorité est ailleurs : il faut arrêter le blocus de Gaza et la colonisation de la Palestine. Ce qui a été fait pour l’Ukraine montre que l’Europe peut agir. L’UE a sanctionné la Russie pour une agression qui dure depuis six mois et qui promet de se transformer en annexion, pourquoi ne sanctionne-t-elle pas Israël pour une colonisation qui dure depuis cinquante-cinq ans ? Le crime ne disparaît pas avec le temps, au contraire il s’enracine et devient plus dur à extirper, et c’est avec d’autant plus d’énergie qu’il faut le combattre.

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