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Billet de blog 16 sept. 2022

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La fin d'un mythe

La Commission Européenne émet l'idée de plafonner le prix du gaz russe et de ne plus lier le prix de l'électricité au prix du gaz. En remettant en cause les mécanismes fondamentaux de l'économie de marché, elle s'attaque directement au fondement idéologique de la construction européenne. Dépourvue désormais de boussole, il ne lui reste plus qu'à naviguer à vue, en tâchant d'éviter les dangers.

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Je n'en reviens pas. La Commission Européenne émet l'idée de plafonner le prix du gaz russe, au motif que les profits vont à la Russie qui s'en sert pour financer l'invasion de l'Ukraine, et de ne plus lier le prix de l'électricité au prix du gaz naturel, au motif que celui-ci est devenu exorbitant.

Ce faisant, la Commission s'attaque directement au fondement idéologique de la construction européenne, qui repose, comme chacun sait, non sur la vision politique d'une Europe démocratique et unie, mais sur la vision économique d'un marché commun où ladite Commission veillerait à instaurer une concurrence libre et non faussée. Celle-ci apporterait la prospérité aux populations par le biais des deux mécanismes complémentaires que sont la rémunération au coût marginal et la maximisation des profits. Rémunérer au coût marginal signifie que l'on paye l'ensemble d'une production suivant le coût de la dernière unité produite. Dans le cas de l'électricité, on ne met en marche les centrales à gaz que quand tous les autres moyens de production, des centrales nucléaires aux centrales à charbon en passant par les renouvelables, sont saturés, et ce sont donc elles qui, en application de la théorie, déterminent le prix de l'électricituant à la maximisation des profits, par définition, elle signifie qu'il ne faut pas les limiter, bien au contraire : plus ils sont importants, mieux tout le monde se porte, comme l'ont démontré une infinité de travaux savants depuis qu'Adam Smith a doté le marché d'une main invisible, qui s'est révélée beaucoup plus active dans les débats académiques que dans la réalité.

Voici bien des années que la théorie du marché montre des faiblesses : ce n'est pas sans un léger pincement au cœur que j'enseignais à mes étudiants qu'en situation d'équilibre concurrentiel, les entreprises ne font ni perte ni profit ! Pendant tout ce temps on s'en est tiré en créant des embranchements, des sous-théories imbriquées dans la théorie générale, comme les astronomes, avant Copernic, attribuaient aux planètes des trajectoires de plus en plus compliquées pour préserver l'idée que le Soleil tourne autour de la Terre tout en tenant compte des observations. Mais ce que fait la Commission est d'un autre ordre : en remettant en cause les principes fondateurs, elle appelle une révolution copernicienne.

Avec les fondements, c'est tout l'édifice qui s'effondre. Les principes les mieux assurés, que personne ne songeait à remettre en question tant ils nous paraissaient naturels, se révèlent instables et fragiles. Disposer de son argent ? Voici que l'on confisque les avoirs des banques centrales d'Afghanistan et de Russie. Payer ce qu'on doit ? En excluant la Russie du réseau SWIFT, on la met dans l'incapacité de régler ses créanciers, ou d'encaisser ses débiteurs. Le marché mondialisé, que l'on croyait soutenu par une robuste charpente théorique et des institutions stables, se révèle en définitive n'être qu'un des multiples déguisements du pouvoir, comme un théâtre de marionnettes que l'on a longtemps pris pour la vie même dévoile sa vraie nature avec l'apparition des marionnettistes à la fin du spectacle.

Le malheur, dans tout cela, c'est qu'on n'a pas de Copernic. La Commission comprend enfin que l'ancienne théorie ne fonctionne pas, mais elle n'a rien à mettre à la place : quand on ne croit plus en Dieu, on ne sait plus à quel saint se vouer. C'est une situation exaltante pour les chercheurs, qui ont un champ immense à explorer, mais pour l'Europe et pour le monde, c'est catastrophique. Le mot théorie vient d'un mot grec qui signifie voir : en l'absence de théorie, on ne voit pas, et on avance à tâtons. Encore faut-il bien savoir où se situent les dangers : il y a le danger immédiat bien sûr, avec la guerre en Ukraine sur fond d'armes nucléaires, mais il y a aussi le danger à long terme, avec le dérèglement climatique. Cela fait six mois que l'on connaît le premier, et la Commission a jeté toutes ses forces dans la bataille, cela fait un demi-siècle que l'on connaît le second, et la Commission n'en a toujours pas pris la mesure. Si elle l'avait fait, et si elle avait réduit notre dépendance aux énergies fossile quand il était encore temps, nous n'en serions pas là aujourd'hui.

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