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Billet de blog 19 nov. 2014

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Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change

Alexander Grothendieck vient de mourir. C'était un géant des mathématiques. Ses idées ont transformé la géométrie algébrique et la théorie des nombres, son enseignement et son charisme ont influencé plusieurs générations de chercheurs.

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Alexander Grothendieck vient de mourir. C'était un géant des mathématiques. Ses idées ont transformé la géométrie algébrique et la théorie des nombres, son enseignement et son charisme ont influencé plusieurs générations de chercheurs. Mais ce n'est pas le mathématicien que je veux évoquer ici (du reste, je serais mal placé pour le faire), c'est l'homme. Ce ne sont pas les travaux de Grothendieck qui m'interrogent, car ma recherche personnelle s'est développée dans des directions tout à fait différentes, c'est sa vie. Très tôt, elle m'a posé des questions que, cinquante ans après, je n'ai toujours pas résolues.

Toute la première partie a été consacrée aux mathématiques. Après une thèse fulgurante avec Laurent Schwartz, la création de l'IHES (Institut des Hautes Études Scientifiques) lui donnait un cadre à sa mesure. Pendant des années, son séminaire a attiré à Bures-sur-Yvette un public fasciné par une pensée profonde, originale, et neuve pour tous, jeunes étudiants comme chercheurs chevronnés. Et tout d'un coup, le basculement: il quitte l'IHES, il est renvoyé du Collège de France, il devient professeur à Montpellier, puis rentre au CNRS, et enfin disparaît littéralement dans la nature, effaçant ses traces derrière lui. Toute l'énergie qu'il avait mise à faire des mathématiques, il la consacre désormais à des causes qui lui paraissent plus importantes, la survie de l'espèce humaine face aux dangers menaçants et omniprésents que sont le militarisme et la destruction de l'environnement.

Cette vie a en elle-même une valeur exemplaire. Alors que pour beaucoup d'entre nous la recherche est une carrière (c'est bien honorable, et elle est préférable à beaucoup d'autres), pour Grothendieck c'est un tout: la recherche de la vérité est un but en soi, qui mérite tous les sacrifices. Il méprise les honneurs et les institutions qui les décernent (et qui le lui rendent bien), il refuse de se rendre à Moscou pour recevoir sa médaille Fields, il refuse le prix Craaford et les 270 000 dollars qui viennent avec, au motif que son salaire est plus que suffisant pour ses besoins, il est condamné pour avoir hébergé un moine bouddhiste sans papiers. On songe à Spinoza, déclinant le poste de professeur à Heidelberg que lui offrait l'électeur palatin. Et voilà les premières questions que me pose Grothendieck: que cherches-tu exactement ? La quête de la vérité s'arrête-t-elle aux frontières des mathématiques ?

En ce qui le concerne, bien évidemment, non. Il a cherché la vérité partout où elle se trouvait, et il a examiné notre société avec le même regard qu'il portait sur les mathématiques. Mais il n'a pas eu le même succès. Comme le dit son élève Pierre Deligne1, "il avait l'impression que le fait de prouver la réalité des problèmes ferait bouger les choses, comme en mathématiques". C'est bien là l'immense déception que doivent affronter chaque jour les militants de toutes les luttes, que ce soit contre le réchauffement climatique, contre les paradis fiscaux, contre l'injustice sociale, contre l'occupation des territoires palestiniens: on a beau prouver la réalité des problèmes, cela ne fait pas bouger les choses ! C'est la vieille malédiction des intellectuels, "Qui accroît sa science accroît aussi sa douleur", formulée par l'Ecclésiaste, reprise Pascal et souvent citée par Pierre Bourdieu. Pourquoi cela ? D'une part, parce que la plupart des gens ne réfléchissent pas, et plus on monte dans la hiérarchie sociale, moins ils ont de temps pour le faire, submergés comme ils le sont d'affaires urgentes et importantes. C'est ce que Pascal appelle le divertissement: les postes de responsabilité sont recherchés justement parce qu'en vous prenant tout votre temps, ils vous ôtent jusqu'à la possibilité de penser. Chaque jour nous apporte la preuve que ni le président de la République ni ses ministres ne prennent le temps de réfléchir.

L'autre raison pour laquelle il est si difficile de faire comprendre les problèmes, c'est que, lorsque les gens pensent, ils le font avec des cadres tout faits: il y a un prêt-à-porter de la pensée. C'est vrai partout, même en mathématiques, et Grothendieck l'a bien analysé dans son livre-bilan, Récoltes et Semailles, que l'on m'excusera de citer longuement. "La plupart des mathématiciens... sont portés à se cantonner dans un cadre conceptuel, dans un 'Univers' fixé une bonne fois pour toutes - celui, essentiellement, qu’ils ont trouvé '' tout fait' au moment où ils ont fait leurs études. Ils sont comme les héritiers d’une grande et belle maison toute installée, avec ses salles de séjour et ses cuisines et ses ateliers, et sa batterie de cuisine et un outillage à tout venant, avec lequel il y a, ma foi, de quoi cuisiner et bricoler...Quelque chose qui paraît grand (et on est loin, le plus souvent, d’avoir fait le tour de toutes ses pièces), mais familier en même temps, et surtout : immuable. Quand ils s’affairent, c’est pour entretenir et embellir un patrimoine : réparer un meuble bancal, crépir une façade, affûter un outil, voire même parfois, pour les plus entreprenants, fabriquer à l’atelier, de toutes pièces, un meuble nouveau. Et il arrive,quand ils s’y mettent tout entier, que le meuble soit de toute beauté, et que la maison toute entière en paraisse embellie... Dans la plupart des pièces de la maison, les fenêtres et les volets sont soigneusement clos - de peur sans doute que ne s’y engouffre un vent qui viendrait d’ailleurs. Et quand les beaux meubles nouveaux, l’un ici et l’autre là, sans compter la progéniture, commencent à encombrer des pièces devenues étroites et à envahir jusqu’aux couloirs, aucun de ces héritiers-là ne voudra se rendre compte que son Univers familier et douillet commence à se faire un peu étroit aux entournures. Plutôt que de se résoudre à un tel constat, les uns et les autres préféreront se faufiler et se coincer tant bien que mal, qui entre un buffet Louis XV et un fauteuil à bascule en rotin, qui entre un marmot morveux et un sarcophage égyptien, et tel autre enfin, en désespoir de cause, escaladera de son mieux un monceau hétéroclite et croulant de chaises et de bancs."

Ce qu'il faut faire, bien sûr, c'est ouvrir les fenêtres, constater qu'il y a un monde à l'extérieur, puis construire une nouvelle maison. C'est ce que Grothendieck a fait en mathématiques, mais on ne peut pas demander à tout le monde d'être un créateur. La plupart de nos intellectuels et de nos gouvernants restent claquemurés dans la maison qu'ils connaissent et réarrangent les meubles, oublieux de ce qui se passe au-dehors, oublieux du réchauffement climatique, oublieux de ce qui se passe dans des maisons moins heureuses. La mode du prêt-à-porter intellectuel, en ce moment, c'est la rigueur budgétaire pour les états, les libéralités pour les entreprises, les entraves à la circulation pour les individus, la libre circulation pour les capitaux et les biens, la vente des biens publics et la détaxation des biens privés. C'est dans cette boutique que les hommes politiques, les journalistes économiques et les philosophes de salon se fournissent en idées, et si elles ne rendent pas compte de la réalité, ils sont désemparés, car ils n'en ont pas de rechange.

Le malheur, dans cette affaire, c'est que la parole n'a plus de poids. En mathématiques, la parole a du poids, car il n'est pas possible de mentir: chacun peut vérifier par lui-même si un théorème est vrai ou faux, le moindre auditeur du séminaire de Grothendieck pouvait contrôler ce que disait le maître. La parole mathématique doit être vraie. En politique, cette contrainte disparaît: on ne peut pas vérifier un fait historique ou la bonne foi de quelqu'un comme on vérifie une démonstration. La parole devient un instrument de pouvoir, et la recherche de la vérité se transforme en art de communiquer: le spin doctor remplace le checheur, et les "éléments de langage" relayés par les journaux et les télévisions remplacent les faits. Déjà Karl Kraus, voici un siècle, écrivait que l'Autriche est un pays où rien ne tire à conséquence. On peut dire la même chose de la France aujourd'hui. Qui peut croire le ministre de l'intérieur, lorsqu'il dit qu'il n'était pas au courant des circonstances de la mort de Rémi Fraisse, tué par une grenade offensive lancée par des gendarmes ? Qui peut croire que notre gouvernement a vraiment l'intention de diminuer les émissions de carbone, après le piteux abandon de l'écotaxe ? Toute la parole publique s'en trouve dévaluée, et le discrédit s'étend jusqu'à la parole scientifique: le GIEC a beau publier tous les cinq ans des rapports de plus en plus alarmistes, cette parole non plus n'a plus de poids.

Et voici l'ultime question que me pose Grothendieck: comment agir dans un monde où la parole n'a plus de poids ? À quoi sert-il de faire des mathématiques lorsque la survie de l'espèce humaine est en jeu, lorsque la planète est menacée par le réchauffement climatique et la fin de la biodiversité, et l'humanité par la prolifération des armes de toute espèce et le perfectionnement des techniques de surveillance ? Faut-il faire comme Néron, jouant de la lyre devant l'incendie de Rome ? Faut-il jouer les Alceste, dénoncer l'hypocrise ambiante et finalement se retirer du monde ? Faut-il suivre le conseil de Voltaire, et cultiver notre jardin, c'est-à-dire se désintéresser des grandes affaires pour se consacrer à celles où on peut apporter quelque amélioration ? Faut-il imiter Don Quichotte, et se battre contre des géants que nous sommes les seuls à voir ? Je n'ai pas de réponse à ces questions. Grothendieck avait la sienne. C'était un homme parfaitement libre, au sens de Spinoza: ce qu'il faisait, il le faisait après mûre réflexion, déterminé exclusivement par ce qu'il estimait être la vérité, et non par les circonstances extérieures ou les pressions sociales. Calme bloc, ici-bas chu d'un désastre obscur ! Sa vie est un monolithe, irréductible à autre chose, irrécupérable par quiconque voudrait en faire une statue, ou l'insérer dans un édifice.

1Le Monde du 14/11

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