Pourquoi y a-t-il si peu de professeur(e)s noir(e)s dans nos universités?

Pourquoi y a-t-il si peu de professeur(e)s noir(es) dans nos universités ? En cinquante ans de carrière, je n'ai vu aucun progrès. Beaucoup de choses ont changé à l'Université, mais pas la stratification sociale. Et qu'en est-il de la haute fonction publique ?

Je suis arrivé à Dauphine comme professeur en 1970. L’Université était toute jeune, moi aussi, la stratification sociale était déjà bien établie, et correspondait curieusement aux six étages du bâtiment. Au rez-de-chaussée on rencontrait les appariteurs, tous de couleur, en général antillais, mais pas toujours. Au fur et à mesure qu’on montait dans les étages, l’air se raréfiait, et quand on atteignait les étages « nobles », il fallait arriver tôt le matin ou partir tard le soir pour rencontrer des personnes de couleur : c’étaient les « techniciens de surface », en général des femmes, sous contrat précaire avec des prestataires extérieurs pour nettoyer le bâtiment.

Nous sommes en 2021, cinquante ans après, l’Université est toujours là, moi aussi, beaucoup de choses ont changé, mais pas la stratification sociale. Les appariteurs sont noirs, il y a quelques noirs parmi les étudiants, et pas du tout parmi les enseignants-chercheurs. En 1970 il y avait bien un assistant noir au département de mathématiques, aujourd’hui il n’y en a plus, et je ne crois pas que, parmi les professeurs en poste à Dauphine, de quelque discipline que ce soit, il y ait un seul noir.

Cela fait cinquante ans que cela dure, et cela fait cinquante ans que cela me choque. Comment se fait-il que ce pays, en cinquante ans, ne soit pas arrivé à faire monter les étages à ses citoyens noirs ? Comment se fait-il qu’il y ait si peu de noirs parmi les professeurs d’université français ?

On sait que les statistiques ethniques sont interdites en France, ce qui interdit justement de mesurer le problème. Personnellement, mis à part les collègues de l’Université des Antilles et de la Guyane, je ne connais qu’un professeur de mathématiques noir en poste en France. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas d’autres, mais j’ai quand même pas mal roulé ma bosse dans le milieu académique depuis cinquante ans, et s’il y en a davantage, il ne doit pas y en avoir des masses (les statistiques seraient bien utiles). Je connais bien des professeurs de mathématiques noirs d’expression française, fort éminents d’ailleurs, mais ils sont en poste à l’étranger, aux USA et au Canada.

Je vous rassure : le problème n’est pas propre aux matheux. Je me rappelle avoir demandé à un collègue économiste : « Est-ce que tu connais un professeur d’économie noir ? ». Il m’a répondu : « Mais qui tu verrais ? ». C’est bien le cercle vicieux qui emprisonne les victimes de toute discrimination, et qui permet de les écarter avec bonne conscience : il n’y a personne justement parce qu’il n’y a personne. Dans l’enseignement secondaire, combien d’élèves doués se sont détournés des filières r d’excellence parce qu’ils ne voulaient pas être les seul(e)s noir(e)s de la classe ?

Pour les recrutement du supérieur, il n’y a personne parce qu’il n’y a pas de candidat, et il n’y a pas de candidat justement parce qu’il n’y a personne. Comme il n’y pas de professeur noir (ou professeure femme, ou professeur handicapé, par exemple), les jeunes noirs (ou jeunes femmes, ou jeunes personnes handicapées) comprennent bien que ce n’est pas une voie qui leur est ouverte, et si par aventure un individu particulièrement audacieux se présente malgré les obstacles, il n’aura pas les codes propres au milieu dans lequel il souhaite rentrer, et il n’y aura au jury pas de noir (ou de femme, ou de personne handicapée) capable de comprendre ce qu’il vit et de faire la traduction. Il est extraordinairement difficile de faire une lettre de motivation ou un exposé de présentation, il faut trouver un juste milieu entre la mise en valeur de ses propres travaux et les hommages rendus aux grands anciens et aux membres du département dans lequel on candidate, sans même parler des biais cognitifs qui font dire qu’un exposé est « clair » quand c’est un homme qui le fait, et « agréable » quand il s’agit d’une femme.

Bien entendu, le problème est plus complexe que la simple couleur de la peau, et a une dimension sociologique. Il n’y a pas des noirs, il y a des citoyens français qui viennent de milieux différents. Parmi les appariteurs de Dauphine, il y a des antillais, mais aussi des congolais, des camerounais ou des ivoiriens qui sont venus en France en des temps plus heureux et qui ont obtenu la nationalité. Les familles noires sont en général pauvres, leurs options en matière d’éducation sont très réduites, et les enfants, notamment les filles, font leurs choix sous des contraintes sociales, familiales et financières très fortes. Qui va s’engager dans des études longues quand la famille a du mal à joindre les deux bouts ? Si on sort indemne de l’enseignement secondaire, on s’orientera plutôt vers un BTS ou un IUT. Pour surmonter ce problème, beaucoup d’université, dont PSL et Dauphine, ont des partenariats avec des lycées, pour repérer les jeunes talentueux et leur permettre de poursuivre des études longues grâce à des bourses. Ces programmes sont nécessaires, et l’on ne saurait trop les encourager et féliciter les collègues qui s’en occupent. Ils amènent au niveau bac+5 nombre de jeunes qui n’y seraient pas arrivés autrement, et qui servent de « role model » aux générations qui les suivent. Mais ceux qui ont réussi, en mathématiques par exemple, ne s’orienteront pas vers l’enseignement ou la recherche. Le niveau de salaire et le prestige social d’un professeur de mathématiques, fût-ce dans le supérieur, ne correspondent en rien à la difficulté des études et à ce qu’ils peuvent obtenir en allant dans le privé.

Ceci dit, la représentation des noirs dans les hautes sphères de l’administration ou de l’entreprise aussi évanescente que dans l’université. Combien y a-t-il de commissaires de police noirs, de procureurs, de préfets, de généraux, de directeurs d’administration centrale, de PDG du CAC 40, de rédacteurs en chef ? De nouveau, comme les statistiques ethniques sont interdites, on ne le sait pas. On m’objectera qu’il y a des députés de couleur et même des ministres. Certes, mais les règles de la politique sont différentes : le candidat qui se présente aux élections sera jugé par un panel beaucoup plus large qu’un jury d’experts ou un comité de pairs, et on peut espérer que parmi les électeurs il y en aura un certain nombre qui partageront son expérience de vie et le jugeront pour ce qu’il est.

Je voudrais souligner ici qu’il n’y a pas besoin que les individus soient racistes pour que le fonctionnement des institutions soit discriminatoire. Dans un livre très célèbre, Micromotives and Macrobehaviour, Thomas Schelling, prix Nobel d’économie en 2005, nous invite à faire l’expérience suivante, et à la faire physiquement, avec des jetons, non numériquement, sur un ordinateur. Prenons un réseau carré, par exemple un échiquier avec ses 64 cases, et posons-y 40 jetons de deux couleurs différentes, disons 20 rouges et 20 bleus, peu importe comment. Il y aura des cases vides, et chaque jeton a le droit de se déplacer vers une case libre voisine. Il voudra se déplacer si ses voisins ne lui conviennent pas, et là on imagine des règles. Disons que parmi ses huit voisins immédiats, chacun souhaite que la moitié au moins soit de la même couleur. Il faut adapter cette règle aux arrondis1, décider dans quel ordre on déplace les mécontents, et on y va. Le résultat final, au bout de quelques itérations, est une ségrégation, tous les rouges d’un côté et tous les bleus de l’autre.

L’intérêt de cette expérience est de montrer que des préférences très légères au niveau individuel, qui peuvent parfaitement être inconscientes, comme des biais cognitifs, aboutissent au niveau collectif à des séparations brutales en groupes distincts, c’est-à-dire des discriminations de fait, d’autant plus difficiles à combattre qu’elles ne résultent pas de convictions affichées, encore moins d’une politique délibérée. Non, la discrimination résulte de l’accumulation de petites choses sur le long terme, chacune d’elles fragile et vacillante, presque insignifiante, mais l’ensemble étant massif et inexorable, comme les gouttes d’eau, tombant une à une, usent les pierres les plus robustes. On n’empêche pas les filles de faire des études scientifiques, on pense juste que les filles ne sont pas faites pour les sciences, personne ne le dit ouvertement mais le message passe de manière subliminale, et les filles, constatant d’ailleurs qu’il n’y a pas beaucoup de femmes au premier plan dans les carrières scientifiques, s’en détournent, avec le résultat qu’il n’y aura pas davantage de femmes au premier plan dans ces carrières, ce qui conforte l’idée que les filles ne sont pas faites pour les sciences.

Que faire pour lutter contre cela ? La première chose, la plus importante et la plus difficile, est de prendre conscience du problème. Qu’il existe, il suffit d’ouvrir les yeux pour s’en apercevoir ; quand on va au restaurant, par exemple, les noirs sont à la cuisine bien plus souvent qu’en salle. Qu’on veuille le reconnaître, c’est une autre histoire. Au plus haut sommet de l’état, c’est le déni total, conforté par l’interdiction des statistiques ethniques : le ministre de l’Éducation Nationale a porté plainte en diffamation contre un syndicat enseignant qui avait soulevé ces problèmes en parlant de « racisme d’état ». La communauté mathématique française, si elle ne manifeste pas la même hostilité active et bornée que notre ministre, se cantonne dans une indifférence que l’on peut mesurer si on la compare à d’autres, aux scientifiques américains par exemple.

Le 2 Juin, la présidente de l’AMS écrivait à tous les membres de la Société pour marquer le soutien de celle-ci au mouvement Black Lives Matter contre le racisme anti-noir et les violences policières. À cette occasion, elle écrivait « we must accept the shared responsibility of changing our world for the better, and examining our own biases as part of that ». Le 3 Juin, la présidente de la SIAM faisait de même et écrivait : « we recognize that we are all accountable for making change happen, and we offer our solidarity to those who are deeply impacted, especially our Black colleagues, students, and staff in the SIAM community ». Le 4, le directeur de l’Institute of Advanced Studies de Princeton parlait au nom de l’institution : « at IAS, we all must stand together against racism—in the U.S. and in all parts of the world—and, in our work, strive to be leaders in understanding and dismantling the ways that discrimination and injustice are perpetuated. »

Ils ont raison ! Mais ces prises de position, et le mouvement BLM en général, n’ont eu aucun écho dans le milieu scientifique français. Aucune de nos prestigieuses institutions, ni l’Académie des Sciences, ni le Collège de France, ni l’IHES n’ont suivi, il n’y a eu aucun débat dans la communauté mathématique française. Notre pays prend du retard, pas seulement en recherche scientifique, comme en témoigne le fiasco des vaccins, mais aussi dans l’intelligence de notre société et dans les nouvelles normes qui s’imposent de part le monde.

Il est grand temps de réagir et de sortir du déni, comme on a tenté de le faire pour d’autres, comme les femmes ou les personnes handicapés. Les syndicats, les départements et même, à l’instar de ce qui se passe à l’étranger, les sociétés savantes devraient ouvrir le débat et rassembler les informations. Le premier objectif est de sortir du déni et de sensibiliser les collègues ; la lecture du livre récent de Lilian Thuram, « La pensée blanche », constitue une excellente entrée en matière. À partir de là on peut envisager des mesures concrètes : pourquoi les comités de parité, qui existent dans nombre de départements, n’ajouteraient-ils pas à leur agenda la question de la sous-représentation des personnes de couleur aux niveaux élevés ? En l’absence de « role model » français, on pourrait aussi en faire venir de l’étranger, par des invitations ciblées qui pourraient susciter des vocations. Il y a aussi une politique de bourses à mener pour attirer ces étudiant(e)s vers les mathématiques et leur ouvrir des perspectives de carrière.

Bref, il y en a des choses à faire ! Le chemin à parcourir est long, c’est pour cela qu’il faut commencer tout de suite. En attendant, je vais retourner à Dauphine, où je serai, comme d’habitude depuis cinquante ans, accueilli par les appariteurs noirs du rez-de-chaussée, avec lesquels je ferai un brin de causette avant de monter dans les étages faire des mathématiques avec mes collègues blancs.

1Schelling propose la règle suivante. S’il n’y a qu’un seul voisin, il doit être de la même couleur. S’il en a deux, l’un doit être de la même couleur. S’il en a trois, quatre, ou cinq, deux doivent être de la même couleur. Et s’il y en a plus, trois doivent être de la même couleur.

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