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Billet de blog 22 nov. 2021

Lettre au Président du CNRS à propos de bourses de thèses en Israël

Notre attention a été attirée sur le fait que le CNRS et l’Institut Weizmann lancent un appel à projets conjoints dans le but de développer la coopération dans des domaines prometteurs. Il est aujourd’hui établi qu’Israël est un état qui pratique l’apartheid. En envoyant des boursiers dans le système universitaire israélien, vous normalisez une situation d’apartheid.

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Professeur Antoine Petit, Président-directeur général du CNRS

Monsieur le Président et cher collègue,

Notre attention a été attirée sur le fait que le CNRS et l’Institut Weizmann (WIS) lancent un appel à projets conjoints dans le but de développer la coopération dans des domaines prometteurs. Chaque projet retenu permettra de financer deux bourses de thèse, l’une pour un étudiant du WIS, l’autre pour un étudiant du CNRS.

Il est aujourd’hui établi qu’Israël est un état qui pratique l’apartheid. Le constat en est fait dans de nombreuses études, émanant de l’ONU [1,2], d’ONG internationales [3], israéliennes [4,5] et palestiniennes [6]. Or l’apartheid est un crime contre l’humanité [7,8], et les états signataires s’engagent à ne pas l’encourager, de quelque manière que ce soit, la prohibition s’étendant d’ailleurs à toutes les politiques ségrégationnistes.

Sans doute me direz-vous que c’est le problème du gouvernement et non du CNRS, mais vous n’évacuerez pas pour autant le problème moral, ni le fait que l’apartheid a des conséquences très concrètes auxquels vous exposerez les boursiers français.

Car qui dit apartheid dit séparation d’une population en deux, que ce soit par la couleur de la peau ou par autre chose, et les boursiers français se trouveront nécessairement d’un côté de la barrière ou de l’autre. Les citoyens français qui risquent d’être assimilés aux Palestiniens le savent, et se garderont bien de candidater.

En ce qui concerne les autres, ils profiteront de l’apartheid, sans même s’en rendre compte. S’ils veulent se rendre à un séminaire dans l’Université d’Ariel, située dans une colonie israélienne illégale au regard du droit international, ils traverseront la Cisjordanie en empruntant les routes réservées aux colons, sans savoir peut-être qu’elles sont interdites aux Palestiniens, dont les propres routes sont étroites et mal entretenues, et qui peuvent être retenus aux checkpoints pendant des heures.

S’ils veulent aller se baigner et profiter des plages, ils ne réaliseront pas qu’à quelques kilomètres de là, les Palestiniens de Cisjordanie voient la mer mais qu’y aller est pour eux un rêve interdit. Ils ne verront pas les discriminations qui frappent les Palestiniens d’Israël, ni le blocus des Palestiniens de Gaza. Ils ne verront pas les raids de l’armée israélienne sur les campus des universités palestiniennes de Cisjordanie. C’est que la structure même de l’apartheid consiste à séparer les Palestiniens en groupes distincts, sous des statuts différents, et à les rendre invisibles, grâce à une organisation policière, une surveillance de tous les instants.

Pour être dissimulée, la répression n’en est pas moins violente.

La dernière manifestation en date est l’interdiction par Israël de six ONG palestiniennes, parmi les plus respectées internationalement, dont Al-Haq, qui a reçu en 2018 avec l’ONG israélienne B’Tselem le Prix des droits de l’homme de la République Française, en raison justement de leur rigueur à documenter les violations de ceux-ci en Israël et dans les territoires occupés. Même l’Afrique du Sud, du temps de l’apartheid, n’avait pas osé s’attaquer aux ONG de défense de droits de l’homme.

La violence dissimulée de l’apartheid peut se révéler brutalement.

Chacun a en mémoire la flambée de violence qui a eu lieu au mois de mai, les émeutes qui ont eu lieu à Jérusalem et dans les villes israéliennes, mettant aux prises les deux communautés, et les attaques aériennes sur la bande de Gaza, qui ont fait plus de 250 morts. L’occasion immédiate en était la tentative d’éviction des habitants de Cheikh Jarrah, dans Jérusalem, par des colons soutenus par la police, l’armée et l’appareil judiciaire.

Elle a momentanément échoué, mais le feu continue à couver, à Cheikh Jarrah comme ailleurs.

En envoyant des boursiers dans le système universitaire israélien, vous normalisez une situation d’apartheid. Vous plongez des citoyens français dans une situation violente, et vous prenez le risque d’importer en France les techniques et les idées de l’apartheid israélien. Nous vous demandons d’y renoncer.

Ivar Ekeland
Président de l’Association des Universitaires pour le Respect du Droit International en Palestine (AURDIP)

Notes 

[1] « Les pratiques israéliennes à l’égard du peuple palestinien et la question de l’apartheid » Commission économique et sociale pour l’Asie Occidentale des Nations Unies (2017).

[2] Rapport de Richard Falk, Rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, pour le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies (2014).

[3] « Des politiques israéliennes abusives constituent des crimes d’apartheid et de persécution », Human Rights Watch (2021).

[4] « The Occupation of the West Bank and the Crime of Apartheid : Legal Opinion », Yesh Din (2020)

[5] « A regime of Jewish supremacy from the Jordan River to the Mediterranean Sea : This is apartheid », B’Tselem (2021) ; traduction française.

[6] « The Discriminatory Laws Database », Adalah (2017).

[7] « Convention internationale sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid », adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies le 30 novembre 1973.

[8] « Statut de Rome de la Cour pénale internationale », entré en vigueur le 1er juillet 2002, et ratifié par la France.

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