LE POPULISTE ET L’IDENTITÉ MALHEUREUSE

De la droitisation de la société française aux réactions sur la question de l’identité nationale, le Front national agit comme un catalyseur, et la déchéance de la nationalité n'en est que corollaire. "Plutôt que français, disait Tzvetan Todorov, je me sens parfois l’habitant d’une seule ville, voire d’un quartier ; d’autres fois, au contraire, celui d’un continent européen tout entier [...]."

En France, la droite classique refuse de se salir les mains dans une alliance formelle avec le Front national. Pour éviter le discrédit subséquent à un tel choix, elle joue la carte de la concurrence. « Chasser sur les terres du Front national » est l’expression souvent consacrée en politologie française pour caractériser l’attitude de la droite face à son extrême. Une attitude courtisane qui en dit long sur ce que les politiques professionnels ont fait de la démocratie. On sait qu’en 2007, pour conforter son avance sur Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy n’avait pas hésité à reprendre à son compte les thèmes chers aux électeurs du Front. J’ai souvenir encore en 2007 de ce talk show électoral où s’exprimant sans détours sur le thème de l’immigration non européenne, il disait : « Si Le Pen dit que le Soleil est jaune, je ne vais pas, en arrivant, dire qu’il est bleu. Quand on habite en France, on respecte ses règles. On n’est pas polygame, on ne pratique pas l’excision sur ses filles, on n’égorge pas le mouton dans son appartement. »

    Il avait sans doute raison monsieur Sarkozy en disant qu’il faut respecter les règles de la France. Mais il aurait pu, par exemple, ajouter qu’en France on ne vole pas, on ne tond pas sa pelouse à certaines heures le dimanche, on ne fait pas les soldes n’importe quand dans l’année, on ne... Si les prisons de France et de Navarre sont pleines de détenus, c’est parce que, justement, les hommes ont toujours violé – et ils continueront d’enfreindre – les lois. A-t-on vraiment besoin de stigmatiser tout un groupe parce que parmi eux certains ne respectent pas des lois ? Ce que l’on demande aux musulmans, c’est-à-dire de se comporter tous de la même façon tels des automates programmés, tous dans les rangs, est tout simplement et humainement impossible. Parmi les musulmans il y a des chauffeurs, des médecins, des gentils, des méchants, des paresseux, des criminels, des voleurs, de violeurs, des imams, des intelligents, des cons, des enfants, des vieillards, des fous, des femmes, des menteurs, des modérés et des extrémistes, des misogynes et des féministes, des voilées et des pas voilées... : ce sont juste des êtres humains !

 

     Cette sortie tonitruante de Sarkozy sur les moutons dans la baignoire (alors que ceux-ci se sont, depuis belle lurette, stratifiés dans les couches profondes de notre passé récent) n’était que la suite logique d’un processus d’extrême droitisation du discours d’un présidentiable, lequel, depuis 2002, alors qu’il était ministre de l’intérieur, posait méticuleusement ses pièces sur le puzzle présidentiel. Tous les matins, en se rasant, il y pensait. Une fois élu et que les Français se sont rendus compte qu’ils tenaient entre leurs mains une copie pas très originale, il a dû muscler encore plus son discours et ses positions politiques pour palier à l’hémorragie de sa cote dont l’impopularité se mesurait semaine après semaine dans des sondages commandés depuis le palais de l’Élysée. Gagner. Gagner à tout prix, et Sarkozy devint, par son discours, d’extrême droite comme Marine ou Jean-Marie. Un discours antimusulman décomplexé, brutal, quotidien et qui ne s’encombre pas de l’hypocrisie du politiquement correct. Entouré d’une équipe de courtisans acquis aux dérapages (in)contrôlés d’un chef devenus monarque électif, Sarkozy nous gratifia d’un tumultueux débat sur l’identité nationale.

Une idée originale de son ministère du même nom. Ce ministère qui ne semblait pas servir à grand-chose devait par l’organisation de ce débat prouver un peu de son utilité. S’interrogeant sur les raisons d’existence de ce ministère, Tzvetan Todorov en est arrivé à dire que celui-ci « aurait pu s’appeler ministère des affaires islamiques, tant les populations musulmanes étaient sa principale préoccupation ».[1] Et comme il fallait s’y attendre, le débat braqua ses projecteurs sur les musulmans de France, mis en scène contre leur propre volonté. On eut droit à toutes sortes de propos : parfois choquants, parfois ridicules, mais toujours qui stigmatisent, toujours qui humilient. Ce débat s’était finalement révélé inutile sans le moindre avantage pour quiconque. Une fin en queue de poisson comme il fallait s’y attendre. Une fin qui, une fois de plus, a bien divisé les Français.

     Pour illustrer les malentendus autour de la notion d’identité nationale, Todorov prend son propre exemple. Lui, c’est un Français d’origine bulgare, donc Européen et non musulman. Il explique que le décret de sa naturalisation a complètement changé, du jour au lendemain, ses rapports avec la France. Il obtient de « nouveaux droits » que la France lui octroie en contrepartie de nouveaux « devoirs civiques ». Sur un plan plus personnel, dit-il, son « identité privée est certes devenue un peu plus française, mais pas seulement ni simplement ». C’est que l’identité privée, elle ne se décrète pas, mais se construit sur un vécu, une histoire, une géographie. Todorov est inévitablement marqué par son vécu en Bulgarie et son vécu en France. Pour cette raison, il est, comme la plupart des personnes d’origine étrangère, un hybride ambulant, un nomade culturel. C’est ce riche vagabondage culturel qui permet à l’homme de se voir dans le regard critique de l’autre. Une identité plurielle qui trouble, pique et remet en question l’homogénéité narcissique mais monotone, fade et maussade de l’identité nationaliste. Il conclut son propos : « Plutôt que français, je me sens parfois l’habitant d’une seule ville, voire d’un quartier ; d’autres fois, au contraire, celui d’un continent européen tout entier. Ce dont je suis sûr, cependant, c’est que je ne voudrais pas qu’un ministère ou ses fonctionnaires décident à ma place de ce que je dois penser, croire ou aimer. »[2]

 

 


[1] Tzvetan Todorov, Les ennemis intimes de la démocratie, Éditions Robert Laffont  P. 193.

[2] Ibid, P. 196

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