LE POPULISTE, L'IMMIGRE ET LA DESINTEGRATION

Après le vent de panique suscité par la déferlante vague Bleu Marine, méditons un peu. Arrêtons-nous un instant sur ce phénomène que l’on a vu et entendu venir de loin. Les marches du Front, mises en perspective, sur une durée significative, avec le social et/ou sociétal, l’économie, la politique et cette angoissante peur de l’autre, témoignent d'une énergie activatrice encore très étincelante.

 Sur les marches d’un Front montant

Elle monte, elle monte, la fièvre frontiste. Elle monte, elle monte de Jean Marie à Marine, laquelle fait encore mieux que papa Le Pen. Son truc à elle, La Marine, c’est la peinture des façades de son Front en bleu. Elle a réussi un coup de maître à l’élection présidentielle d’avril 2012 en faisant atteindre au Front, pour la première fois de son histoire, le score de 17,90 %. Feu de paille disait-on encore à l’époque. Mais c’était sans compter sur le pouvoir calorifique du combustible social, économique et politique qui le nourrit depuis toujours. Aujourd’hui le Front Bleu caracole en tête du hit-parade partitaire. Symptôme de déclin ? Que disent les oracles du PAF sur les horizons qui se profilent, ces fast thinkers qui défilent quotidiennement du côté de chez Yves Calvi ? La recette Bleu Marine : un mixte d’héritage et de stratégie. L’héritage, c’est le parti, les idées nourricières du biberon frontiste et le sophisme du père indispensable à tout tribun populiste qui cherche à convaincre. La stratégie consiste en une opération de dédiabolisation du Front. On évite à tout prix les dérapages provocateurs du père ; on affiche un philosémitisme clair et sans détour, une attitude gay friendly, et même si ce n’est que sur la façade bleue, cela contribue à rendre le Front fréquentable. Les crânes rasés du mouvement sont relégués à la périphérie et marginalisés. Le Front bleu Marine en devient presque aussi attractif qu’une mer d’un été ensoleillé. Pour le reste on joue sur la corde glissante de la peur. Cette dernière se trouve au centre d’inertie de l’idéologie populiste d’extrême droite ; elle en alimente toute la propagande. Et là, nous sommes bien servis par l’effet combiné des multiples crises du monde moderne et la myopie qui plonge l’époque dans l’ombre d’une globalisation insaisissable. Depuis la fin du XXe siècle nous vivons des crises qui n’ont fait que s’amplifier avec le début du XXIe. Une hypertrophie individualiste de la société avec des « je » complètement retournés sur eux-mêmes ; des oligarchies marchandes nomades qui précarisent le travail et produisent du chômage de masse ; une globalisation subie qui, tous les jours, dépose sur les barrières des frontières européennes, des idées nouvelles, des choses nouvelles, des hommes nouveaux. Le monde, avec son lot de cultures et de mœurs, avec ses bizarreries culturelles de toutes sortes qui nous paraissaient lointaines et étranges, frappe tous les jours, de plus en plus fort, aux portes de l’Occident opulent et le somme de lui faire bel accueil.

     Or, ce monde, englué dans l’innovation technologique jusqu’au cou, avec son savoir devenu technique, utilitariste et parcellaire, ce monde-là enferme l’homme postmoderne entre quatre murs, cloisons métaphoriques de ceux qui poussent comme par mode sur les frontières. Enfermée dans la technocratie, la réflexion a du mal à regarder au dessus du mur. Faire le mur? Oui, mais sur quelles épaules? La plèbe, orpheline, est l'incarcéré type, cloîtrée dans l'avilissant cocon consumériste (je consomme, donc je suis), elle se retrouve privée des moyens à même de l'aider à comprendre les mutations de plus en plus complexes sur notre planète devenue village. Attachée à son confort et à ses certitudes, barricadée dans l’ici et le maintenant, elle devient une cible facile pour les démagogues et autres xénophobes de la junte populiste. Myope comme une taupe, le populiste est aussi incapable de penser le moyen terme. Il simplifie à la caricature les réalités complexes qui nous entourent. Sa solution, c’est tout, tout de suite. S’il parle d’avenir, c’est juste pour indexer du doigt l’apocalypse qui se pointe chargé d’étranges étrangers, venu de loin et dont lui seul peut, tel un messie, contenir les effets catastrophiques. Au-delà des pauvres, le vivier populiste se trouve dans ces moins pauvres qui ont peur, ou de le devenir à leur tour, ou de perdre leurs repères dans l’interconnexion planétaire. La nature ne supporte pas le vide ; celui laissé par l’épouvantail communiste, disparu avec le mur de Berlin, a vite été comblé par d’autres peurs de l’errance globalisée de la mondialisation.

 

Rêve et désenchantement du blédard

     L’épouvantail qui produit le plus d’effets de nos jours, celui qui crée le plus de terreur déraisonnée, c’est sans doute l’étranger, surtout lorsqu’il est musulman. La peur de l’étranger et du musulman, à elle seule, arrive à alimenter le cyclone populiste en énergie populaire : « La France compte trois millions de chômeurs et autant d’étrangers », balance le tribun à la plèbe : « Cherchez l’erreur ! » « Vous vous efforcez d’éduquer vos enfants dans l’amour et le respect des valeurs de la France ; ils laissent les leurs faire régner l’insécurité et le désordre dans nos rues. » « Vous travaillez dur pour joindre les deux bouts et payer vos impôts, eux passent leur temps à faire des enfants pour toucher des aides. » Ce discours révèle pourtant une anomalie évidente, car si les étrangers préfèrent faire des enfants et toucher des allocations, comment peuvent-ils en même temps être responsables du chômage des Français puisqu’ils ne travaillent pas. Au contraire, les premières victimes du chômage, ce sont plutôt les populations d’origine étrangère. Le populisme de l’extrême droite nationaliste est un fléau démocratique qui sait habilement simplifier les équations complexes des crises et de la mondialisation. Nocif pour le vivre-ensemble, il surfe allégrement sur les vagues à rebours de la globalisation génératrice d’incertitudes et d’inquiétudes. La traque est donc lancée. Il faut mettre la main sur le responsable de nos maux, celui qui vient manger le pain des Français, celui qui vient « jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes » : il s’appelle « l’autre ».

     Alors l’autre, l’étranger, dans son faciès, ses habitudes alimentaires, ses accoutrements et sa façon de célébrer le divin en devient le focus scénique sous les feux de l’actualité. L’autre à qui on avait tant conté et vanté l’Occident des Lumières avait fini, bouche bée, par en être vraiment fasciné. Habité par son rêve et son désir d’Occident, il s’était décidé à fuir la misère matérielle des pays du Sud pour répondre à l’appel de l’économie florissante des Trente Glorieuses. Une économie qui avait tant besoin de ses bras. Le pauvre ! Timide, sans assurance et discret au début, il avait laissé dans ses valises ses différences culturelles qui risquaient de choquer son hôte occidental. Car, dans sa tête il n’y avait plus aucun doute, il devait, une fois sorti de son rêve par une réalité désenchanteresse, retourner au bled. Son pays, c’est là-bas ; ici il accepte de trimer parce qu’un autre rêve germe déjà dans sa tête. Il acceptera tous les boulots que les Européens ne voudront pas effectuer ; et ça, pour construire au bled sa demeure qu’il imagine la plus grande et la plus somptueuse de son village d’origine : il rêve de revanche sociale, car avant de partir en Occident il était un moins que rien. Mais voilà, par un concours de circonstances qui le dépasse, les valises sont finalement restées et des enfants sont nés. Du château au bled, ils ne veulent pas entendre parler. Des vacances exotiques l’été, histoire de renouer ponctuellement avec racines et nostalgie, il ne faut pas leur demander plus. Pour parler comme le comique français Jamel Debbouze, ce sont des icissiens (nés ici).

 

Nés ici, ou la double peine

Occidentaux mal intégrés dit-on, ballottés entre l’héritage familial dans les valises, les valeurs de la république à l’école et la mondialisation qui renvoie à l’Occident des hommes, des choses et des idées, les enfants se font plus bruyants et plus revendicateurs. Pour ces Noirs et autres basanés, ces mangeurs de halal et autres prieurs de rue, ces voilées partielles ou intégrales, l’alarme populiste a sonné : dissolvez vos différences dans l’uniforme nationalise, fondez vos particularités dans le moule assimilationniste ou disparaissez ! Vision manichéenne. Le message populiste est clair, et ses destinataires bien ciblés : les lieux de culte (avec ou sans minaret), les épiceries ou restaurants (avec ou sans halal), les dissimulées (avec ou sans voile), les barbus (avec ou sans kamis) les victimes ou apeurés du chômage et de la mondialisation (de l’extrême droite à l’extrême laïcisme).

     Ainsi se pose à nous le problème de l’intégration. Épineux problème qui engloutit des sommes d’argent considérables sans résultats vraiment tangibles. Car, à y regarder de prêt, il est juste mal posé. Il suffit pour l’occasion de retourner la question dans l’autre sens pour se rendre compte que ces Français à part entière qu’on continue d’appeler encore des étrangers ou immigrés sont bien intégrés chez eux. Par expérience nous savons que les étrangers ou immigrés, surtout ceux débarqués du sud non européen, du fait de leur précaire situation et leur réversible statut, se font en général tout petits dans le pays d’accueil. Ils se contentent sans mot dire du peu de droits que veut bien leur octroyer le pays hôte. Ils sont très conscients de ne pas être chez eux et d’être assis sur une chaise éjectable. Ils ne revendiquent même pas le droit de vote dans les élections locales, d’autres européens, pour des raisons qui leur échappent, s’en chargent pour eux. Ceci n’est pas le cas des enfants qui se sentent complètement chez eux. Et c’est justement parce qu’ils sont chez eux, qu’ils le font savoir, à leur manière, avec leurs moyens. Ils n’acceptent pas d’être des citoyens de seconde zone, corvéables à merci comme leurs parents. Autrement dit, si les jeunes issus de l’immigration ne se sentaient pas intégrés on ne les entendrait pas et on ne parlerait pas d’eux, à l’image de leurs parents. Alors la question qui se pose est : pourquoi en arrivent-ils à détester à ce point les pays occidentaux qui ont bien voulu accueillir leurs parents et les ont vu naître ? Pourquoi font-ils souvent, avec des symboles aussi visibles et parfois naïfs que le drapeau du pays des parents ou le maillot de foot, référence à leur pays d’origine ? Parce qu’à l’image de l’enfant non désiré qui s’incruste contre pilules et stérilet dans la famille, ces jeunes ne se sentent pas aimer. C’est un problème politique énorme que ces jeunes posent et politisent très mal. Et à leur niveau ceci peut se comprendre. N’oublions pas qu’ils souffrent d’un double handicape. Deux handicapes qui du reste sont souvent liés. Une fracture sociale, une fracture culturelle, et des jeunes qui sombrent dans le gouffre de ces deux failles. Une radicalité en appelle une autre, d’autres séducteurs, vendeurs de rêves virtuels dans la vidéosphère, sont aux aguets : « Ils ne vous aiment pas, disent-ils. Votre vie n’a pas de sens ni d’avenir chez les croisés. Vous peinez à trouver conjoint(e)s et travail. Vous avez la haine…Venez chers frères, votre vraie famille vous attend. Prenez votre revanche les armes à la main. Et si vous tombez martyrs, gloire à vous. Des houris en nombre, du vin halal, la paix et le bonheur enfin retrouvés, pour l’éternité. » Khaled Kelkal, Mohamed Merah, Mehdi Nemmouche, Kouachi & Co, Abaoud &Co, tous ont répondu présents. L’école djihadiste fascine, elle recrute, la liste d’attente est longue ; de quoi faire monter la fièvre frontiste de quelques degrés encore, de beaucoup de voix encore.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.