DÉCATHLON : A FOND LES VOILES

La raison du plus grand nombre est toujours la meilleure : un équipementier s’apprêtait à remplir ses rayons d’un produit voilé. Des agités, en nombre, survinrent qui cherchaient querelle. Qui te rend si hardi de vouloir troubler notre laïcité…

De l’histoire d’une collecte d’urine taxée ou de toilettes publiques payantes, dont l’empereur Vespasien (0009-0079) serait à l’origine, nous est venue la populaire expression : « l’argent n’a pas d’odeur ». Question de philosophie domestique : peut-on se faire des tunes en toutes circonstances ? Réponse triviale : au-dedans de ce que la loi fixe comme frontière, tout se vend, tout s’achète, tout s’échange, c’est le marché qui fait la loi. Car l’économie n’est morale ni immorale, elle est amorale. Aussi remarque-t-on, même lorsque nous nous empêtrons dans les questions de mœurs et de coutumes, que l’odeur de l’argent n’est jamais bien très loin : le port du voile nous en offre parfois des illustrations assez parlantes…

    La dernière en date, c’est l’affaire du hijab du running de l’enseigne Décathlon. Les commerciaux du distributeur d’article de sport et de loisir avaient flairé l’opportunité pécuniaire que pouvait offrir la mise en rayon de cette déclinaison sportive du voile islamique, un marché apparemment suffisamment lucratif pour permettre de briser quelques tabous et faire bouger une ou deux lignes sociétales…

    Patatras ! Dès la présentation en ligne du produit sur le site decathlon.fr pour une commercialisation prévue à la mi-mars 2019, la foudre anti-voile, pour ne pas dire plus, s’est abattue sur la France virtuelle. La masse agissante (souvent minoritaire) de l’Internet identitaire s’est ruée sur les réseaux sociaux pour mitrailler Décathlon d’invectives de toutes sortes. En voici deux ou trois que j’ai pu croiser dans un article du Monde publié le 26 février : « Bande de pourris […] vous trahissez les valeurs de la République […] honte à vous […] vous contribuez à l’invasion islamiste, vous finirez avec cette racaille dans les fours en Pologne », « Décathlon renie donc les valeurs de notre civilisation sur l’autel du marché et du marketing communautaire »… Excusez du peu !

    Assez vite, la polémique déborde le réseau pour s’installer dans les médias conventionnels. Un déferlement partisan, virulent parfois, envahit le pays jusque, et encore, dans sa sphère politique. Le 26 février donc, le directeur de la communication de l’équipementier, au micro de RTL, renonce (non sans avoir rappelé : « Notre service client a reçu plus de 500 appels et mails depuis ce matin. Nos équipes dans nos magasins ont été insultées et menacées, parfois physiquement. ») à la commercialisation du hijab du running.

    Le distributeur d’article de sport et de loisir est pragmatique, le risque est trop grand. Sauver la tête de quelques joggeuses en les voilant ne vaut pas la peine de mettre en péril la santé et la vie d’une entreprise qui nourrit des centaines et des centaines de bouches. On a déjà assez de « gilets jaunes » dans les rues de France et de Navarre.

    L’argent a eu le premier mot, il aura eu, comme c’est souvent le cas, le dernier. Qui a dit que l’argent a une odeur ? Peu importe qui, car avec ou sans odeur, il demeure un révélateur puissant, l’un des plus grands, de ce qui se trime dans nos infrastructures sociales. Il vient de nous démontrer à quel point notre société occidentale, la française en particulier, est allergique, non pas au voile, mais à l’idée que des personnes saines d’esprit puisse avoir un référentiel (même spirituel) en dehors de ceux homologués par le catéchisme laïciste. Mais qui peut en vouloir à celui qui est allergique ? L’allergie est une affection qui vous tombe dessus, à votre insu. Et la désensibilisation prend du temps. Il va falloir s’armer de patience...

 Elhadji Samba Khary Cissé

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