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Billet de blog 13 janv. 2018

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SOMMES-NOUS DES PAYS DE MERDE?

Trump l’a dit, d’autres, moins brutaux, plus enclins à la bienséance diplomatique le pensent et le déclinent avec les euphémismes de circonstance. Qu’a donc fait l’Afrique pour que ses fils occupent l’inconfortable siège du passager clandestin dans un monde ouvert aux esprits novateurs ? Et si le problème venait de nous, les Africains ?

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Trump, c’est un symptôme, un révélateur du monde tel qu’il va, un entre-deux riche de morbidités crisiques où l’Amérique se taille la part du lion. Le personnage est un habitué du dérapage ; le politiquement correct ne figure pas dans son champ d’action ni d’expression. Le fait-il exprès ? Est-il fou à lier ? Reflète-t-il un réalisme qui ne s’accommode pas de gants ? Là se trouve l’ambiguïté de celui que les Etats-uniens ont choisi comme porte-parole. Quoi qu’il en soit, ses sorties largement commentées en disent plus sur l’Amérique d’aujourd’hui (mais pas seulement) que sur lui-même. L’Europe aussi, du haut de son avancée matérielle rappelle, à qui veut l’entendre, qu’elle n’est plus en mesure d’accueillir « toute la misère du monde ». L’auteur des « pays de merde », d’une certaine manière, ne fait que dire haut ce que beaucoup de monde, y compris dans ces pays dits « de merde », pense de l’Afrique, des Noirs et des pauvres en général.

     Ces propos sont-ils choquants ? Sans doute. Faut-il s’en indigner ? Il y a de quoi. Certains hurlent leur colère, d’autres protestent à tout va, les plus passionnés iront même jusqu’à l’injure. Mais encaissons le choc, dépassons l’indignation première, réfléchissons un peu. Pourquoi certaines personnes, lorsqu’elles pensent ou parlent de nous, s’autorisent-elles à nous traiter pour des moins que rien ? C’est que, et c’est dur à reconnaître, voire à dire, les Africains en particulier, les tiers-mondistes en général, ont une grande part de responsabilité sur ce qu’on leur reproche. Point de fumée sans feu, dit on souvent : pour ce qui est de l’Afrique, nous devons nous poser cette question-ci : Pourquoi autant de manque de considération pour ce que nous représentons ?

     Un regard lucide et dépassionné sur la mère des continents voit de la pauvreté partout, une carence éducative inquiétante, de la gouvernance ethnique, une soumission servile au modèle occidental, une aliénation (au sens de Frantz Fanon) culturelle qui a mis au tombeau toute notre originalité. Pour ne citer qu’un exemple, presque aucune langue du continent n’est officielle dans son pays. Nos dirigeants, par incompétence, dépourvus de conscience politique et citoyenne, mènent, toute honte bue, les peuples qu’ils dirigent vers les pâturages de la dépendance, de la main tendue, orientent leur espérance vers l’Occident des Lumières, de l’opulence et de la « civilisation ». L’Africain est victime de lui-même.

     Je sais, je ne me fais aucun doute, qu’on m’opposera le tragique épisode de la traite négrière, qu’on me brandira l’arme victimaire de la colonisation. Je ne nie ni l’une ni l’autre, je rappelle simplement que nous sommes au XXIe siècle, et ce qui reste de ces tragédies se trouve plus dans nos têtes que sur le terrain des faits. Lorsque qu’une étudiante burkinabè, triée sur le volet, demande à un président français des solutions pour venir à bout d’une climatisation défectueuse dans une université de Ouagadougou, lorsque ce même président, paternaliste inconscient, ignorant tous les paramètres auxquels obéissent les processus démographiques, se permet de dicter à l’Afrique la façon dont elle doit gérer sa sexualité reproductrice, on ne peut s’empêcher de dire que le continent noir est dans la merde.

     L’Afghan, le Syrien, l’Irakien migrent pour des causes conjoncturelles : la guerre. L’Africain migre parce que l’Occident demeure son horizon indépassable (la colonisation est passée par là), parce que son élite dirigeante est elle-même happée  par le mirage occidental, parce que, surtout, l’Occident est une promesse de revanche sociale sur sa misère quotidienne. Trump nous toise mais nous ne faisons rien pour lui donner tort. A l’heure où la nouvelle richesse du monde est le savoir (Amazon, Facebook, Google... n’exploitent aucun minerai si ce n’est le cognitif humain), l’Afrique attend encore l’Occident pour la sortir de sa misère matérielle.

     54 ambassadeurs africains, choqués par les propos du président américain, protestent et exigent « rétractations » et « excuses ». A quoi bon : le respect ne s’exige pas, il se conquiert. C’est parce que nos actions, notre comportement, nos réalisations sont exemplaires que les autres, devant le fait accompli, s’inclinent. Respect, révérence. Trump nous insulte, c’est insupportable, mais nous faisons tout pour lui faciliter la tâche. Arrêtons de pleurnicher, éduquons nos peuples, mettons-nous au travail, devenons les martyrs de la construction d’une Afrique nouvelle, Trump (et pas seulement lui) se taira tout seul. Car si l’on nous traite comme de la merde, c’est que nous faisons tout, nos dirigeants en premier, pour que ceci  perdure et reste vrai.

« Je ne peux empêcher certains de me servir dans une gamelle de chien, dit le proverbe sénégalais,  je ferai tout pour qu’ils ne me retrouvent pas en train d’y manger. »  

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