Marin Eugen Sabau était un travailleur immigré du secteur de la sécurité privée en Espagne. Il avait dénoncé un traitement raciste et du harcèlement de la part de son employeur. Il avait été licencié. En 2021, il était retourné sur son lieu de travail où il avait commis un acte de violence armée. Lors de son arrestation, il est grièvement blessé et devient tétraplégique. Il vit ensuite sous surveillance constante dans un hôpital pénitentiaire, totalement dépendant. En 2022, la demande d’euthanasie qu'il avait formulée est acceptée et il est euthanasié.
Noelia, de son côté, avait grandi en famille d’accueil et présentait des troubles psychiques. Elle avait été violée par plusieurs hommes, puis avait tenté de se suicider. Elle avait survécu à sa tentative de suicide mais était devenue paraplégique. Elle vit aujourd’hui dans un établissement médico-social, avec très peu de ressources et sans réelle possibilité de vie autonome. Elle a demandé l’euthanasie, mais sa demande est actuellement suspendue à la suite d’un recours engagé par son père.
Ces deux parcours présentent des points communs. Dans les deux cas, la demande d’euthanasie s’inscrit dans un enchaînement de violences ( sociales, institutionnelles, économiques ou sexuelles) et dans des conditions de vie où aucune alternative de vie digne (autonome) n’est réellement envisageable ou envisagée. Prison hospitalière pour l’un, institution médico-sociale pour l’autre, dans les deux situations, la dépendance s’accompagne d’un enfermement et d’une perte de contrôle sur sa propre existence.
Pourtant, lors de l’évaluation des demandes d'euthanasie, ce ne sont pas ces conditions de vie qui ont été déterminantes. Ce qui a été décisif, dans un cas comme dans l’autre, c’est la souffrance déclarée par la personne elle-même comme intolérable et associée à une situation de dépendance jugée irréversible. La souffrance, prise isolément, n'aurait pas suffi à ouvrir l’accès à l’euthanasie. Elle n'est devenu juridiquement recevable que parce que liée à une dépendance durable. Autrement dit, la dépendance, le handicap ont constitué un critère majeur, plus déterminant donc que la souffrance elle-même. Prétendre le contraire relèverait de l’hypocrisie.
Ainsi, cette souffrance a été examinée indépendamment des conditions qui l'ont produite ou qui l’ont aggravée. La prison, l’institutionnalisation, le racisme, la pauvreté, l’isolement, les traumatismes antérieurs ou l’absence d’aides humaines ne sont pas interrogés comme des causes possibles et deviennent un arrière-plan sans portée politique qui déresponsabilise la société.
Dans ce cadre, la dignité se trouve redéfinie de manière restrictive et selon une optique très ancrée dans le modèle médical du handicap. Elle ne renvoie plus à la possibilité de vivre avec des droits, des ressources et des choix réels, mais simplement à la possibilité de "choisir" de ne plus vivre lorsque la souffrance est déclarée insupportable dans un contexte de dépendance. La question n’est plus de savoir pourquoi certaines personnes vivent dans des conditions qui rendent leur existence difficilement supportable, mais de savoir si leur ressenti légitime une "aide à mourir". L’alternative devient alors : continuer à vivre dans des conditions indignes ou mourir « dignement ». Présentée comme une liberté, cette alternative repose sur des contraintes sociales qui s’exercent de manière inégale selon les corps.