CRIPWASHING et ABLE-NATIONALISM : les stratégies marketing de Macron

La chercheuse Melania Moscoso définit le cripwashing comme la pratique qui consiste à instrumentaliser les droits des personnes handicapées pour réduire les droits d’autres collectifs en situation de désavantage. [1] Elle donne comme exemple de cette pratique la stratégie adoptée par le gouvernement du Parti Populaire en Espagne qui, ayant voulu supprimer en 2013 le droit  à l’avortement en cas d’anomalie du foeutus, avait invoqué comme argument la dignité des personnes handicapées.

Ce terme est à mettre en rapport, entre autres,  avec celui de pinkwashing qui désigne, lui, une technique de communication qui instrumentalise l’homosexualité  pour donner une image progressiste et tolérante de l’entreprise ou groupe politique qui l’utilise.

En même temps, la pratique du cripwashing prend racine dans le ablenationalism[2]( à rapprocher, lui, de l’homonationalisme). On mesurerait ainsi la qualité démocratique des Etats et des sociétés selon que sa législation et ses attitudes sociales respectent ou non les droits des personnes handicapées.

Depuis le début du mandat d’Emmanuel Macron,  et même pendant sa campagne électorale, le gouvernement n’a eu de cesse d’afficher sa volonté de faire du handicap une priorité du quinquennat. Cependant, le bilan de la politique du handicap menée jusqu’à présent par Macron est désastreux. Non seulement les avancées annoncées en grande pompe par le gouvernement et ses ministres (revalorisation de l’AAH, augmentation de l’âge pour être éligible à la PCH) se révèlent assez fallacieuses dès qu’on les examine de près, comme l’ont démontré de nombreux militants sur les réseaux sociaux, mais en plus les attaques directes  à nos droits ont été brutales. Dernière en date, et non des moindres puisqu‘elle porte atteinte à la fois au principe d'accessibilité universelle et à des acquis de la loi de 2005 pour l’égalité des chances, la loi ELAN, qui prévoit un passage de 100% à 10% de logements accessibles aux personnes handicapées dans les logements neufs.

Il semblerait donc que la version gouvernementale du cripwashing est encore plus perverse que celle décrite par la chercheuse sus citée car c’est en mettant en avant les droits des personnes handicapées que le gouvernement s’emploie à détruire les droits ….  des personnes handicapées elles-mêmes.

Le cripwashing consiste, par ailleurs, à récupérer le langage de l’activisme  mais vidé de ses croyances et de ses dessins transformateurs. En effet, le maître mot du gouvernement en matière de handicap est « inclusif ». Les tweets de Sophie Cluzel, secrétaire d’Etat aux personnes handicapées ne nous parlent que de « société inclusive » sans jamais en définir les contours.

 Dans le rapport « Plus simple la vie»[3] ( ce n'est pas blague, c’est ainsi qu’ils l’ont appelé), rédigé par le député Adrien Taquet et par Jean-François Serres, membre du CESE, dont le but affiché est de faire une série de propositions pour «améliorer le quotidien des personnes handicapées», le concept de société inclusive n’est pas non plus explicité. Il guide, toutefois, selon ses auteurs, leur réflexion. Pas besoin qu’ils nous expliquent  cependant ce qu’ils entendent par société inclusive car nous avons bien compris que cet adjectif  a été désémantisé et resignifié et que ce qu’il véhicule  n’a rien à voir avec ce qu’il peut véhiculer lorsque les militants féministes l’associent  aux substantifs écriture ou féminisme. Sans le vouloir, cependant, avec un cynisme peu commun et tout en subvertissant de façon éhontée le terme "révolution, les rapporteurs dévoilent à ceux qui ne l’auraient pas encore compris ce qu’ils entendent par société inclusive. Ils dévoilent leur projet, en somme : créer un nouveau monde pour le handicap, un monde régi par le principe du « une place pour tous et chacun à sa place » ( et notre place, ce n'est pas toujours nous, personnes handicapées qui la déterminerions, bien entendu). Un monde qui, malgré leur prétendu attachement à l'innovation,  a beaucoup à voir avec celui qu’on connait déjà  et qu’ils entendent, apparemment, perpétuer: le monde du choix dirigé et de la restriction des possibles pour les personnes handicapées:

  « Au final, ce rapport aurait pu s’appeler Révolution. Révolution parce que les propositions que nous formulons visent à revenir aux principes et droits posés dès la loi du 11 février 2005, pour les rendre effectifs. Mais Révolution aussi, parce que si celles-ci se heurtent à trop d’obstacles pour y parvenir, peut-être faudra-t-il interroger en profondeur le système dans son ensemble pour inventer politiquement un nouveau monde pour le handicap ».

[1] Moscoso Melania(2013), «  De aquí no se va nadie”. Del uso des discapacitado para el aleccionamiento moral”, Constelaciones: Revista de Teoría Crítica, 5, pp. 170-183.

[2] Snyder, Sharon L;.et David Mitchel(2010), “Introduction : Ablenationalism and the geo-politics of disability”, Journal of Literary and Cultural Disability Studies, (2),pp.113-125.

[3]https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/document/document/2018/05/rapport_sur_la_simplification_du_parcours_administratif_des_personnes_en_situation_de_handicap_-_28.05.2018.pdf

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