J’ai offert la mort. Non: j’ai ôté la vie.

Quelques jours après l’accident à la suite duquel je suis devenue paraplégique, une voisine de ma mère lui a dit: “il aurait mieux valu qu’elle meure”.
C’est cette conviction, profondément ancrée dans la société: “ une vie de handicapé ne vaut pas d’être vécue” qui permet à cette femme infanticide de venir en toute décontraction devant les médias expliquer son geste et faire la promo de son livre: J’ai offert la mort à mon fils.
Elle sait qu’elle aura le soutien, la compréhension du plus grand nombre. C’est le soutien de cette société, derrière elle, qui lui permet de se croire au-dessus des lois. C’est ce présupposé validiste qui permet à cette femme d’affirmer que la vie de son fils “ n’était pas une vie" ( humaine?).
Peu importe la gravité du handicap. Une vie de handicapé n’est pas une vie et ces non-vies n’ont pas de place parmi les vies heureuses des valides.
La violence handiphobe prend sa forme la plus radicale dans le meurtre, présentée cependant , insidieusement, comme un acte d’amour. On “ soulage” la personne censée souffrir, on décide à sa place. De la même façon qu’on décide à la place des personnes handicapées de les enfermer( une façon de les tuer à petit feu), avec le prétexte de les protéger, de leur donner les soins dont elles ont besoin. C’est la même violence sournoisement déguisée en bienveillance qui est à l’oeuvre. Et ce sont les discours ( y compris des associations qui nous représentent et des politiques en charge des politiques qui nous concernent) qui présentent le handicap comme un fardeau, comme une charge, qui déculpabilisent les violences validistes des familles. Parce que oui, figurez-vous, beaucoup de familles sont maltraitantes et la handiphobie et le validisme se vit aussi en famille. Sans répit pour les victimes ( on ne parle que du répit des aidants).
Je pense au rapport tout récemment publié de la rapporteuse spéciale de l’ONU, Madame Davendas, qui recommande aux médias de donner une image positive du handicap et de combattre les préjugés qui y sont liés . Voilà qu’ aujourd’hui un journaliste, en arguant que le  meurtre d'un enfant handicapé, ça se débat, invite la meurtrière  à présenter le livre où elle parle de son infanticide. Ca se débat car, à part les intégristes catholiques, qui défend la vie à tout prix?, demande le journaliste.
Je ne sais pas qui défend la vie à tout prix. Je ne sais même pas ce qu’est “la vie à tout prix”. Je sais que nous, hommes et femmes handicapé.e.s, avons été nombreux à régir à  la violence extrême de ces propos, à ne pas accepter de permettre à qui que ce soit de préjuger de la valeur de nos vies et à condamner ce qui n’est rien d’autre que le meurtre d’un enfant qu’aucune considération validiste ne saurait justifier.

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“En 1987, Anne Ratier a donné la mort à son fils de 3 ans, lourdement handicapé depuis la naissance. Aujourd’hui, elle dévoile son secret dans un livre et explique son geste à @hugoclement. https://t.co/wke6R7EQid”

 

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