Contre la résilience

En effet, il convient de mettre en avant nos capacités car il semblerait, tout compte fait, qu’on est utiles. C'est ce que leur esprit utilitariste retient maintenant, pour le monde d’après. Et lorsqu’il s’agit de parler de handicapés utiles, il faut faire appel aux supercrips du handisport, tout droit sortis du modèle médical de rééducation.

Le Figaro a récemment publié une tribune signée par, je cite, « des citoyens, scientifiques, artistes et politiques » pour appeler la société à s’inspirer dans « le monde d’après » des personnes handicapées, ces sempiternelles donneuses de leçons de vie.

Si on y regarde de près, parmi les signataires de la tribune, il y a très majoritairement des élus LREM, quelques socialistes, des médecins, un président et un ancien président du MEDEF, quelques sportifs handicapés sur lesquels je reviendrai plus tard et, parmi les représentants des artistes, Daniel de the Voice et Jane Constance de The Voice Kids ( eh ouais).

Les signataires font le constat que la crise du COVID 19 a révélé le retard culturel français. Ils en donnent pour exemple le lien qui a été fait pendant la crise entre handicap et fragilité. Le retard français serait visible aussi dans les discours, tantôt condescendants, tantôt apitoyés. Pour les signataires, le lien entre fragilité et handicap ne serait pas systématique ni inéluctable. Ils ont raison et c’est bien ce que nous, militants de l’anti-validisme avons dénoncé par exemple ici.

La gestion de la crise par le gouvernement nous a fragilisées et mis en danger, les politiques en matière de handicap de ce gouvernement nous ont également fragilisées et rien de tout cela  n’était pas inéluctable. Mais les signataires de la tribune n’ont pas parlé, comme nous l’avons fait en pleine crise,  de construction sociale du handicap, de morts en établissements ou de triage.  Eux, ils s’expriment après coup pour mettre en avant nos capacités et non pas nos fragilités car le discours sur notre fragilité supposée, bien utile pendant la crise, ne fait plus l’affaire dans le « monde d’après ». Dans le « monde d’après », comme dans le monde d’avant la crise, il convient de dire que « tout le monde est employable », comme l’avait rappelé la secrétaire d’État pour les personnes handicapés, Sophie Cluzel, et que l’on doit tous aller au turbin .

En effet, il convient de mettre en avant nos capacités car il semblerait, tout compte fait, qu’on est utiles. C'est ce que leur esprit utilitariste retient maintenant, pour le monde d’après. Et lorsqu’il s’agit de parler de handicapés utiles, il faut faire appel aux supercrips ( superhandis) du handisport, tout droit sortis du modèle médical de rééducation.

Ainsi, les signataires substituent les discours qui nous présentent comme des supercrips aux discours apitoyés et condescendants. Mais les discours qui nous présentent comme des supercrips, des superhéros, sont tout aussi esssentialisants et nous desservent tout autant. Cependant,  il leur suffit d’enrober un peu ce discours de toujours les mêmes éléments de langage :"changer le regard, société inclusive, le handicap est une force et hop, le tour est joué". Ils parviennent immanquablement  à trouver des supercrips prêts à cautionner leurs tribunes, tout comme ils en trouvent toujours pour poser avec eux sur leurs photos. Certains activistes de l’anti-validisme les appellent les « tokens actifs ».

Il convient de préciser que ces supercrips ne collent pas seulement au modèle médical de la rééducation. Ils servent aussi parfaitement l'idéologie néolibérale. Le superhéros, le résilient est l’architecte de sa propre vie et de son propre destin. La société n’y est pour rien. Il faut "dépasser "son handicap, il faut être dans le dépassement de soi. Et voilà que les supercrips résilients servent de modèle pour les autres : le « faire plus avec moins », cette exigence bien réelle qui est faite aux personnes handicapées d’avoir à prouver plus que les autres leurs capacités alors que moins de moyens leurs sont offerts  est ici érigée en objectif pour tous.

Quant aux aidants de personnes handicapées, sous -payés, souvent contraints, faute d’alternative, de s’occuper de leurs proches pour les actes essentiels de la vie, ils sont érigés en modèle de solidarité.  Ils sont aussi  héroïques et exemplaires.
Des proches que les personnes handicapées n’ont pas forcément choisis, dont elles sont parfois dépendantes financièrement quand ils sont leurs partenaires parce qu’on leur ampute l’AAH, des proches qui parfois sont maltraitants...

Il semblerait, enfin, que « leur» combat pour une société véritablement inclusive ait commencé à porter ses fruits. Et il semblerait qu’il faille « lancer des grands projets d’infrastructure: comme les mises en accessibilité ».

Alors, quelques exemples,  pour rappel,  de fruits et de projets:


-Report de l’accessibilité en 2015 par les socialistes ( la mise en accessibilité des équipements et ERP avait été prévue par la loi de 2005).

-Loi Elan pendant le gouvernement Macron, qui revient sur l’accessibilité du logement ordinaire.

-Création annoncée par Emmanuel Macron lors de la dernière Conférence Nationale du Handicap de nouveaux établissements pour les personnes handicapées, ces mêmes  établissements que la rapporteuse spéciale de l’ONU a enjoint à la France à fermer et qui ont été un piège parfois fatal pour les personnes handicapées qui s’y sont retrouvées coincées pendant la crise.

Voilà  le monde d'après (d'après eux): instrumentalisation des uns pour réduire les droits de tous. Résignation et bénévolat pour tous.

C’est comme leur monde d'avant mais en pire.

 

tous-des-superhe-ros

 

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