Le 6 janvier, sur France Inter, j’ai entendu Didier Decoin, l’invité de Patrick Cohen, évoquer la difficulté qui a été la sienne pour monter un trottoir alors qu’il venait d’avoir un problème à la jambe rendant ses mouvements difficiles.

Après avoir rappelé que personne n’ignore les problèmes d’accessibilité de nos villes  (et d’avoir dit que c’est un sujet qui lui tient à coeur) Didier Decoin a conclu : la France a du retard sur cette question.

Voilà une phrase reprise à foison dès qu’on parle d’accessibilité et, plus largement, de politiques du handicap.

Cette phrase, qui semble faire état d’un constat, est reprise tout autant par la boulangère du coin que par des hommes politiques ou des intellectuels. Quelle est l’analyse qui mène à ce constat ? Eh bien, je crois qu’il n’y en a pas. Comme presque tout ce qui touche aux questions liées au handicap, il y a souvent consensus mais aussi, souvent, absence de réflexion.

  En effet, si l’on examine de près cette question et la façon dont elle est abordée aussi bien en France qu’à l’étranger, on se rend compte que ce n’est pas de retard  qu’il faut parler.

Il y a certains pays où les personnes handicapées ont conquis certains espaces de pouvoir (des tout petits) mais on peut dire, sans crainte de tomber dans une généralisation excessive, qu’elles sont discriminées partout, qu’aucun pays, y compris les pays du nord de l’Europe et de l'Amérique du Nord, n’est exemplaire en matière d’accessibilité (épargnez-nous donc aussi ce cliché, merci) et que  l’émancipation des personnes handicapées n’est une réalité nulle part.

 Les politiques du handicap, là où elles existent, sont marquées par une culture validiste.

C’est, bien sûr, le cas en France, où l’on continue à institutionnaliser les personnes handicapées plutôt qu’à développer des solutions permettant une vie autonome, où l’on continue à favoriser le transport spécialisé plutôt que le transport public accessible, où l’on continue à donner des dérogations à l’accessibilité sous la pression des lobbys de l’immobilier et des professions libérales…

On continue à favoriser, en somme, des systèmes qui perpétuent la ségrégation et l’exclusion. On continue à empêcher l ‘empowerment des personnes handicapées.

Nos hommes politiques continuent à affirmer avec naturel que les investissements en matière d’’accessibilité sont un effort consenti (par la société des valides, faut-il entendre)

L’accès à tout partout semble être un privilège de valides tellement assumé que même des associations censées représenter et défendre les intérêts des personnes handicapées mettent en avant le confort des valides pour défendre la mise en accessibilité de la cité.

Ainsi, au lieu de dénoncer l’exclusion inhérente au manque d’accessibilité, au lieu de parler d’égalité de droits, elles mettent en avant l’argument du confort des voyageurs valides  avec bagages, des parents valides  de jumeaux avec poussettes et des valides temporairement accidentés.

 Si un processus de dévalidisation de la société s’était mis en marche, on pourrait peut-être parler de retard ( parce qu'il aurait dû commencer il y a belle lurette) mais je ne pense pas que ce soit le cas.

 

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