Monsieur Alex Goude : vivement le jour où la différence ne sera plus un handicap et que l’on ne sera plus fier de faire sa BA

Comme vous, je rêve que la différence, quelle qu’elle soit, ne soit pas un handicap. En toute logique, contrairement à vous, je rêve qu’un jour le handicap ne soit plus une cause à défendre « en mettant toute son énergie » mais pour l’instant, il nous en faut encore beaucoup, entre autre pour combattre les réflexes validistes nichés dans les bonnes intentions et pour déconstruire les clichés...

A la lecture de votre texte, je me suis dit, dans un premier temps, qu’il portait un discours un peu différent des discours habituels sur le handicap, qu’il était un peu mieux. Vous avez soulevé des questions pertinentes: à quand un animateur handicapé à la tête d’un programme télévisé?  Pour quoi ne pas avoir donné le rôle de François Cluzet dans Intouchables à un acteur handicapé ? (cela n’a l’air d’avoir choqué personne et on dit même que ce film aurait changé le regard que la société porte sur le handicap ).

Vous avez également raison de dire qu’on aura avancé le jour où le handicap sera banalisé et que l’on entendra après avoir vu, mettons, une comédie musicale où le protagoniste est un adolescent handicapé juste :"waouh cette nouvelle circomédie musicale est formidable"(ou bidon, d’ailleurs).

Vous soulevez le problème du nombre de places à destination des personnes en fauteuil dans les salles. A vrai dire, il y a déjà souvent un problème d’accès, et vous avez raison d'évoquer le scandaleux report de la loi sur l'accessibilité. Puis, il y a le fait que même dans les salles construites ex nihilo (c’est le cas du Silo à Marseille) ou récemment rénovées (comme le théâtre le Gymnase, à Marseille également), les personnes handicapées sont placées au dernier étage, au dernier rang, au dernier coin de la salle. Cela pour des raisons de sécurité (on ne parle pas de la leur, je crois). Des places qui ne permettent pas de voir la scène, où toutes les personnes handicapées sont regroupées (on ne perd pas les bonnes vieilles habitudes facilement ).Peu de théâtres ont privilégié les sièges modulables qui permettent d’être parmi les autres spectateurs dans la salle et avec un, voire, plusieurs amis, avec ses enfants... Souvent, une seule place est prévue à côté de la place accessible.

Cela dit, dans votre texte, il y a aussi quelques commentaires qui m’ont gênée. En premier lieu, celui qui consiste à croire que l’on peut mieux comprendre le handicap en se mettant une heure sur un fauteuil.
Ces « mises en situation » sont devenues monnaie  courante et beaucoup de personnes handicapées les vivent très mal. Comment prétendre percevoir un vécu d’exclusion, de rejet quotidien en posant une heure son corps valide sur un fauteuil ? Vous décrivez cela comme une expérience inoubliable ? Je trouve ça léger et, excusez-moi, benêt. Vous vous égarez, quittez  le registre de la réflexion pour emprunter allègrement celui du sentimentalisme et du validisme, avec lesquels votre voeux pieux consistant à banaliser le handicap s’accorde  mal.

Ainsi, vous avez l’air de présenter comme une anecdote digne d’être relevée la trempe que vous met Michael Jeremiasz, champion de tennis. Etes-vous champion de tennis, sportif de haut niveau ? Un très bon joueur, au moins ? Avez-vous été étonné qu’un champion de tennis handisport vous gagne ? Moi, j’aurais été étonnée du contraire.

Vous dites ensuite que vous avez changé la vie des deux jeunes handicapés qui participeront à votre spectacle.  Qu’est-ce que ce commentaire laisse supposer sur votre perception de leur vie  avant vous  ou de ce qu'aurait été leur vie sans vous ?  S'il vous est déjà arrivé de donner une première chance à des jeunes valides, est- ce que vous avez dit ensuite que vous avez changé leur vie et que vous en êtes fier  comme vous le faites pour vos artistes handicapés? Vous n'êtes pas, somme toute, en train de nous suggérer que vous êtes fier de votre bonne oeuvre, de nous dire qu'elle vous grandit?

Je me demande,tout compte fait, si pour  voir un jour le handicap banalisé, il n’aurait pas fallu faire en sorte qu’un spectacle autour du handicap soit  un évènement banal.

Comme vous, je rêve que la différence, quelle qu’elle soit, ne soit pas un handicap. En toute logique, contrairement à vous, je rêve qu’un jour le handicap ne soit plus  une  cause à défendre tous les jours « en mettant toute son énergie » mais pour l’instant, il nous en faut encore beaucoup, entre autres  pour combattre les réflexes validistes encore nichés dans les bonnes intentions et pour déconstruire les clichés et les préjugés qui entravent d’emprunter les bonnes voies.

 

Lien vers l'article d'Alex Goude:

http://www.huffingtonpost.fr/alex-goude/vivement-le-jour-ou-les-differences-cesseront-detre-un-handicap_b_8709490.html

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