Construire l'exclusion

Un couple d’amis vient de divorcer. Ils nous invitaient souvent chez eux, avec d’autres amis. Chez eux, on faisait des repas, des fêtes qui ont été l’occasion de rencontrer d’autres gens, dont certains sont devenus à leur tour des proches.

interdit
Ces rencontres ont été des moments où se sont décidé des sorties, des projets de week-end….Des projets dans lesquels je ne restais pas à l’écart ou dans l’impensé et pour lesquels on a tenu compte de mes contraintes (ou plutôt des problèmes d’accessibilité), puisque j’étais présente.

Mon ami, qui vient de divorcer, a enfin trouvé un appartement qui lui convient et qui correspond à son budget. C’est un appartement de construction récente, datant du monde d’avant et d’avant la #LoiElan. Un appartement de cette époque où les appartements qui se construisaient étaient soumis à la règle du 100% accessible. Mais cet appartement est dans un immeuble de moins de quatre étages et il n’a pas d’ascenseur.

Dans le monde d’avant la LoiElan, le 100% accessible n’était déjà pas du 100% accessible. Dans ce monde-là, comme dans le monde d’après, la société inclusive était déjà une société exclusive. Maintenant, avec la #LoiElan, c’est juste bien pire.

Mon ami ne m’invitera plus, il me proposera de venir une fois. Les amis diront : "on te monte !". J’accepterai peut-être parce que je serai reconnaissante de leur mouvement envers moi. J’ai l’habitude de cette société validiste qui me met dans des situations où je me dois d’être reconnaissante envers mes ami.e.s, envers mes proches, envers mes collègues, envers des passant.e.s.

J’accepterai peut-être parce qu’il s’agit de la maison d’un copain et non pas d’un ERP. J’ai déjà décidé que je n’accepterai pas de me faire aider pour entrer dans des ERP. Je veux y entrer de façon digne et autonome, comme c’est mon droit. Alors, ça limite déjà bien ma liberté et mes possibles.

Mais après tout, je n’accepterai peut-être pas qu’on me monte parce que j’ai le droit de me fâcher avec mes copain.e.s et de ne pas dépendre d’elleux pour repartir. J’ai le droit de passer une soirée sereine, sans flipper parce qu’iels boivent trop et parce que cela risque de me mettre en danger pour redescendre. J’ai déjà le souci de surveiller ce que je bois moi-même pour d’autres raisons: parce que les toilettes, chez mes ami.e.s me sont rarement accessibles.

Après tout, je dirai peut-être non parce que je sais que, s’il faut «me monter», ils m’inviteront une fois, peut-être deux mais qu’après, je ne serai plus invitée et peu à peu, je ne serai pas dans leurs soirées, ni dans leurs projets, ni dans leurs conversations,  ni dans leurs pensées…

Quoi que je décide, je ne remercie pas Macron ni son gouvernement, qui ont construit un peu plus mon exclusion au prix d'un ascenseur par immeuble  qu'un promoteur immobilier économisera.

Les dites " rencontres valides-handicapés" à l’esprit catho, organisées le temps d'une journée par les associations gestionnaires complices de notre ségrégation et de notre exclusion, ont encore de beaux jours devant elles (ou pas).

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