Un tour chez le gynéco

On se félicite d’ouvrir par-ci par-là, des « handi-consultations », on célèbre toute sorte de démarches exceptionnelles, souvent éphémères, dites inclusives. Elles sont en réalité le signe que c’est l’exclusion qui régit la pensée en amont, que c’est l’exclusion qui est naturalisée et que ce qu’on qualifie d’inclusion, ce sont des petites journées portes ouvertes aux exclu.e.s.

J’ai pris RDV sur Doctolib pour aller voir un gynécologue dans un hôpital public. J’ai conduit ma voiture avec accélérateur et frein au volant, me suis garée dans le parking et n’ai pas eu trop de difficulté pour arriver jusqu’à la consultation. Le cheminement jusqu’à la salle d’attente était praticable en fauteuil roulant.

J’ai choisi d’aller à l’hôpital parce que je me suis dit que, dans un hôpital public, j’avais peut-être des chances, sinon de trouver une table d’examen électrique

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descendant au niveau de mon fauteuil roulant et me permettant de faire un transfert sans l’aide d’une tierce personne, au moins de trouver du personnel pour m’aider à me mettre sur cette table.

Une fois dans la salle d’attente, je décide d’aller aux toilettes et constate que des deux toilettes existantes, celle qui est ouverte, n’est pas accessible en fauteuil roulant. Je remarque que la porte des toilettes qui sont fermées et qui affichent un panneau « réservé au personnel » est plus large que la porte d’à côté. Je profite qu’une dame portant un uniforme blanc passe dans le couloir pour lui demander si les toilettes qui sont fermées sont accessibles. Elle répond : « je ne pense pas mais je peux les ouvrir, si vous voulez ». Après ouverture, je constate que, bien que non adaptées (il manque des barres d’appui et de transfert), ces toilettes sont bien accessibles.

Je réfléchis à ce moment-là à cette fâcheuse habitude qui n’est rien d’autre qu’un signe de domination validiste et qui consiste en l’expropriation des espaces qui nous sont destinés : des toilettes accessibles confisquées pour le personnel, j’en ai déjà vu, plusieurs fois, y compris sur mon lieu de travail. Elles sont chouettes ces toilettes, spacieuses, elles permettent qu’on y installe sa petite tablette et qu’on y pose son verre et sa brosse à dents. Puis, il y a aussi les cabines d’essayage, tellement pratiques pour stocker le matériel, parce que, « où voulez-vous qu’on le mette sinon ? » .

J’entends mon nom et me dirige vers la salle de consultation. Deux jeunes femmes, des internes, me reçoivent. Je constate que la table d’examen et tout à fait classique. La salle, elle, permet à peine que je puisse y pénétrer avec mon petit fauteuil manuel. J’expose ma difficulté pour m’installer sur cette table trop haute. Ces jeunes femmes, plutôt petites et frêles, proposent de m’aider à m’y installer. Elles n’y parviennent pas, bien que de mon côté, je ne sois pas non plus grande ni en surpoids.

J’apprécie que ces deux jeunes médecins ne me disent pas qu’il faut que je revienne avec une copine, comme on m’a souvent dit lorsque je suis confrontée à des problèmes d’accessibilité, entérinant l’idée que c’est à moi de trouver les solutions pour pallier les défauts d’accessibilité dans l’accès aux soins et renvoyant de fait la situation de handicap à un problème personnel qu’il m’incombe de résoudre. J’apprécie qu’elles n’aient pas tout simplement refusé de me recevoir (cela m’est déjà arrivé chez un autre gynécologue, agacé même de ma visite saugrenue).

Je n’apprécie pas, en revanche, d’être contrainte de demander à des médecins, dont ce n’est pas le rôle, de m’aider à m’installer sur leur table d’examen et d’être soumise à l’arbitraire de leur réponse et/ou de leur capacité à m’aider pour accéder aux soins.

Arrivé.e.s à ce point, certain.e.s se diront qu’il est du devoir, sinon des amis, au moins de la famille de venir en aide à leurs proches handicapé.e.s, y compris sur un plan financier. C’est en effet un argument assez consensuel. Il est même en vogue en ce moment et c’est en son nom que le gouvernement est en train de défendre le maintien de la conjugalisation de l’AAH, autrement dit, le maintien de notre dépendance, tout en signant par ailleurs des tribunes pour l’auto-détermination des personnes handicapées et pour l’accessibilité universelle.

Certain.e.s se diront aussi: " mais il y a des aides, non ? Pour quoi ne se paie-t-elle avec ces aides quelqu’un pour l’accompagner ? "Quand on a un handicap reconnu à 80%, qu’on se déplace en fauteuil roulant mais qu’on a l’usage de ses bras, comme c’est mon cas, on a droit ( peut-être pas toujours) à une aide (pas à vie) d’une heure par jour pour sa « vie sociale ».

On est censé.e être « autonome » pour les gestes de la vie et, à ce titre, toute aide humaine est exclue. On est, en effet, non dépendant d'une tierce personne dans un environnement adapté mais dès qu’on quitte nos domiciles, les environnements adaptés, il n’y en a guère. L’aide humaine pour l’extérieur, faute d’accessibilité, devrait ainsi être permanente.

Une table d’examen qui n’est pas à hauteur de fauteuil roulant n’est pas adaptée. Outre le fait que se rendre chez le gynécologue ne rentre pas vraiment dans la case « vie sociale », force est de constater que même deux personnes valides ne sont pas forcément capables d’apporter l’aide nécessaire pour installer une personne handicapée sur une table conçue pour des bipèdes bien portantes.

On se félicite d’ouvrir par ci par là, des « handi-consultations », on célèbre toute sorte de démarches exceptionnelles, souvent éphémères, dites inclusives qui sont en réalité le signe que c’est l’exclusion qui régit la pensée en amont, que c’est l’exclusion qui est naturalisée et que ce qu’on qualifie d’inclusion, ce sont des petites journées portes ouvertes aux exclu.e.s dont le but est souvent de flatter le narcissisme des concepteur.e.s de l’initiative, persuadé.e.s que les droits des bénéficiaires sont moins naturels et que, lorsqu’ils leur sont accordés, ils se doivent d’être reconnaissant.e.s.

L’accessibilité universelle est une exigence pour l’accès aux soins. Elle l’est aussi pour l’accès aux droits.

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