Le Validisme Ordinaire, c’est aussi de toutes petites choses comme ça.

prof
J’arrive devant la salle où m’attendent mes étudiants. L’un d’eux me dit que dans la salle qui jouxte la nôtre a lieu un examen et que la prof qui le surveille leur a dit qu’elle aurait souhaité s’installer dans notre salle, plus spacieuse. Je tape donc à la porte. Avant même que je n’aie pu me présenter, ma collègue me tend le sujet et dit aux étudiants de me faire une place afin que je puisse m’installer. Je lui dis que je suis la prof qui assure le cours d’à côté et non pas une étudiante, puis je lui propose d’échanger nos salles.

J’ai, grosso modo, 25 à 30 ans de plus que les étudiants qui fréquentent la fac. Il est vrai que nous avons quelques rares étudiants qui ont plus d’une vingtaine d’années. On me dit souvent que je ne fais pas mon âge mais je ne fais pas trente ans de moins non plus.

Que retiendrait de cette anecdote une personne lambda ?: "Elle t’a pris pour une étudiante un peu âgée. Ca peut arriver. C’est drôle".

Que déduit de cette anecdote quelqu’un qui vit le validisme ordinaire et qui a conscience des films que les gens se font sur nous ( les scripts corporels théorisés par Noémie Aulombard-Arnaud) ? Qu’en retient celui qui a conscience aussi de leur caractère récurrent ?

Et bien, quelqu’un qui vit le validisme ordinaire sait que ma collègue ne pouvait pas concevoir, d’emblée, que moi, personne handicapée: cette abstraction sans déclinaisons, je sois agentive, que je sois sa collègue et, donc, son égale ( statuts à part, c'est une autre histoire).

Cela pourrait s’arrêter là. On défait le malentendu et on rigole un coup. Mais, malheureusement, ça ne s’arrête pas là car, lorsqu’il s’agira de recruter un collègue handicapé.e au sein d’un département, ielle aura peu de chances d’être retenu.e car on dira que, malgré son courage, malgré son parcours exceptionnel, le poste sera fatigant pour ielle, les locaux ne sont pas trop adaptés et ça va être galère pour ielle. On sortira plein d’arguments qui se voudront bienveillants. On sortira peut-être la fiction sur ses absences récurrentes…

Mais, attention, c’est là que des discours comme celui de Madame la Secrétaire d’Etat, Sophie Cluzel interviennent pour, tout en nous désignant comme vulnérables, nous vendre comme des travailleurs jamais absents ( merci pour cette pression supplémentaire- presque sommation- pour en faire plus que les autres si l'on veut rentrer dans la « Cour des Grands »). Elle vendra non pas nos compétences ( qui devraient être reconnues à la seule vue de nos CV, sans qu’on ait à nous « vendre », nous ). Elle nous essentialisera et vendra notre « exotisme », notre " différence", notre prétendue capacité à créer une bonne ambiance, à aider la travailleur valide à se grandir. Elle nous prêtera, somme toute, une fonction qui puise dans le très connu registre de la bienfaisance: "tu leur fais du bien et ils te le rendent". Elle vend des fictions sur nous, ses fictions.

Ne changez donc rien, madame Cluzel, à vos approches, à votre validisme à côté de la plaque qui, selon vous n’existe pas. Il n’existe peut-être pas pour ceux qui ne le vivent pas, c'est vrai. Nous, on en fait les frais au quotidien. #ValidismeOrdinaire

 

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