VALIDISME SPATIAL

La façon dont les corps sont accueillis dans l’espace public témoigne, en effet, de la considération qu’on leur porte, de la valeur qu’on leur accorde et de l’oppression dont ils sont l’objet.

Le validisme érige le corps valide en norme instaurant ainsi une hiérarchisation des corps. Celle-ci a évidemment des conséquences sur la façon dont les espaces sont organisés et conçus. Certains d’entre eux seront conçus exclusivement pour les corps valides, certains autres prétendront être accessibles et inclusifs mais feront montre, de multiples façons, de la place privilégiée accordée aux corps normatifs.
La façon dont les corps sont accueillis dans l’espace public témoigne, en effet, de la considération qu’on leur porte, de la valeur qu’on leur accorde et de l’oppression dont ils sont l’objet.

-Quel est l’accueil que nombre de lieux, dit accessibles, accordent aux personnes handicapées ? Est-ce un accueil digne ?

Combien de théâtres, de cinémas, de stades réservent les places de moindre qualité pour les personnes handicapées ? Places sans visibilité, au premier rang, au dernier rang, sur le côté, derrière une colonne…

Combien d’espaces prévoient un accès mais pas une véritable place ?

Combien d’espaces prétendument inclusifs créent des espaces VIP (Very Insignificant People) où les personnes handicapées sont ségréguées et regroupées ?

Combien d’entre eux prévoient des accès par la petite porte ou un accès aux places dédiées mais pas à la scène, pas aux toilettes, pas au bar, pas aux espaces auxquels d' autres ont accès et où ils circulent librement?

Combien de cabines d’essayage, de toilettes sont confisqués et transformés en lieu de stockage ?

Combien de monte-charges sont prévus pour les poubelles et puis, pour les personnes handicapées?

-Est-ce un accueil facilité et libre ?

Combien de lieux restreignent non seulement le nombre de personnes en fauteuil qu’ils accueillent mais aussi le nombre de personnes qui peuvent être à leurs côtés ? (le plus souvent une seule ).

Combien de transports nous exigent des réservations des jours à l’avance, mettent des jours à nous confirmer le service, ne nous remboursent pas en cas d’annulation, nous transportent dans des conditions indécentes ?
Combien nous imposent un accompagnateur valide à nos frais ?

Combien de lieux, de services nous exigent d’appeler un numéro spécial, souvent payant, et ne nous proposent pas d’avoir accès à leurs services via Internet ?
Combien d’entre eux nous exigent même, pour avoir accès au service, d’envoyer un mail dans la langue du pays concerné, voire de nous déplacer pour avoir accès à nos réservations, à nos billets?

Combien d’hôtels affichent des photos de leurs chambres et salles de bains accessibles ? Combien parmi celles-ci sont réellement adaptées et fonctionnelles pour nous et non pas seulement accessibles (ce qui ne nous garantit ni confort, ni sécurité, ni autonomie d’utilisation?)

Combien d’hôtels, dont les spas, les gymnases, les hammam ne sont pas accessibles, se prévalent de ne pas surtaxer leurs chambres accessibles ?

Combien de rampes ( y compris récentes) sont réellement praticables, fonctionnelles ?

-Accessibilité mais ensuite

Nous accédons à certains espaces, certes, mais il nous y est réservé une place de spectateurs ou un accès groupé: quel club de sport dont les locaux sont accessibles nous offre un appareil adapté, quel magasin de location d’équipements de loisir, quelle agence de location de voitures tient compte des clients handicapés ?

Nous accédons à certains hôpitaux, à certains cabinets médicaux mais où sont les appareils de mammographie accessibles en fauteuil, les tables d’examen gynécologique, les appareils d’ophtalmologie pensés pour accueillir nos corps ?

-Les prétendus besoins spéciaux

Les discours sur nos prétendus besoins spéciaux sous-tendent notre exclusion.
Avons-nous des besoins spéciaux ?
Nous avons besoin de nous éduquer, de nous amuser, de nous faire soigner, d’interagir avec les personnes et de fréquenter les lieux de notre choix pour être épanouis.
Ce ne sont que les conceptions normatives des lieux, l’offre d’équipements conçus uniquement pour des corps normatifs qui rendent nos corps et nos besoins « spéciaux ».
Cela dit, il ne faut pas pour autant tomber dans l’écueil dans lequel tombent des associations gestionnaires comme l’APF France Handicap, dont l’argument pour défendre l’accessibilité universelle consiste depuis quelque temps à mettre en avant l’intérêt, en termes de confort, que celle-ci procure à certains valides. Plus que d’un écueil il s’agit, à vrai dire, d’un problème de culture de la Vie Autonome et de ses combats qui leur fait défaut. En effet, il n’est pas surprenant que des associations gestionnaires des lieux de ségrégation spatiale que sont les institutions -et qui ont leur part de responsabilité dans le validisme spatial qui nous affecte- ne puissent pas évoquer la question en termes d’oppression et de violation des droits. Il est normal aussi que des associations gérées majoritairement par des valides soient valido-centrés.

-Le sentiment de honte

Mais le validisme spatial ne nous confine pas à domicile - parfois à vie dans les institutions- seulement par manque d’adéquation des espaces à nos corps ou par les différentes entraves qu’il met en place rendant difficile l’accès à ces espaces, ou par les impensés, qui mettent en évidence que nous sommes exclus même des imaginaires. Il nous confine à domicile aussi parce qu’il nous fait ressentir de la honte.
Combien d’entre nous ont renoncé à aller à un concert avec des amis valides car le traitement Very Insignificant People  qui nous est réservé à notre arrivée nous fait ressentir, à tort, de la honte ? Une honte qu’il faut apprendre à retourner contre ceux qui devraient réellement la ressentir.
Parfois, c’est le refus de se plier à des traitements souvent indignes, à des règlements souvent liberticides qui nous font renoncer à sortir.
Mais après tout, nous faire renoncer, restreindre notre nombre, c’est certainement le but de ces pratiques subtiles de validisme spatial.

-Les catégories de la différence

Les besoins spéciaux, puis, les catégories de la différence, élaborées de tout temps pour dire qui, en fonction de la valeur qu'on lui accorde, a accès à quoi, qui a droit à quoi et qui ne l’a pas, qui entre et qui reste dehors.
En 2017, j’ai visité le musée de l’Apartheid à Johannesbourg. Ce musée a été ouvert en 2001. Pour illustrer le genre de différenciations qui était opérées en temps d’apartheid, les concepteurs du musée ont voulu choquer les esprits et proposer aux visiteurs des entrées distinctes pour Blancs et puis pour tous les autres, non Blancs, tout comme à l’époque de l’Apartheid. Mais à l’époque de la construction du musée les entrées séparées pour les personnes handicapées ne choquaient apparemment pas les esprits et elles ne les choquent  toujours pas aujourd'hui.

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