A propos d'hommes viriles et de belles femmes handicapé.e.s

Dans le podcast qu’elle a récemment consacré à la militante Elisa Rojas [1], Jennifer Padjemi s’interroge sur la façon dont il faut désigner les personnes handicapées: personnes handicapées, personnes en situation de handicap ?

Je n’aime pas « personne en situation de handicap » pour plusieurs raisons.

teen-vogue

D’une part, cette désignation, qui naît d’une vision du handicap comme construction sociale, a été récupérée précisément par ceux-là mêmes qui participent à  cette construction.

D’autre part, elle est adoptée volontiers  par ceux qui jugent que « handicapé » est connoté négativement, par les partisans du politiquement correct (particulièrement ceux qui mettent la correction plutôt dans les mots que dans les actes).

Beaucoup de personnes handicapées, enfin,  l’adoptent elles-mêmes en raison du caractère péjoratif que le terme handicapé peut comporter. La périphrase aurait ainsi pour effet d’eloigner syntaxiquement mais aussi symboliquement l’adjectif  handicapé  du substantif personne. 

Je préfère quant à moi, la désignation personne handicapée et j’entends handicapée au sens passif du terme[2]. Une personne que la société handicape n’est -elle pas bel et bien handicapée ?

Je pense que nous ne devons pas avoir honte de nous désigner par ce terme. Nous devons, en revanche condamner et combattre toute utilisation à caractère dénigrant que l’on peut lui prêter.

Cela dit, en réfléchissant à ce qu’Elisa Rojas disait sur les femmes handicapées, à qui l’on nie leur condition de femmes, en réfléchissant également aux propos de Lény Marques,  qui dans l’épisode de la série d’ARTEinfo consacré aux représentations du handicap[3], parlait de l’absence de représentations d’ hommes handicapés avec les attributs de la virilité, je me dis que nous avons peut-être tort de nous désigner comme personnes.

Il est certes, pertinent, d’affirmer notre statut de personnes face à des essentialisations comme celle consistant à nous désigner comme "des handicapés". Cependant, le fait de nous désigner comme personnes, sans distinction de genre, participe peut-être de la construction de cette image d’êtres ou plutôt d'entités asexuées qui nous colle à la peau.

Pour ma part, je décline autant que possible nos identités parce que je pense que cela est nécessaire. Nous ne sommes pas un genre à part, nous ne sommes pas des êtres sans autre identité que celle que nous confère notre handicap. Nous sommes des hommes, des femmes, des queers mais aussi des jeunes, des enfants, des étudiant.e.s, des chômeur.e.s, des délinquant.e.s handicapé.es. Et, après tout, est-il toujours utile, en toute circonstance, de faire allusion à cet aspect de notre identité, le handicap, qui n'en est qu'un parmi d'autres?

Jennifer Padjemi a évoqué aussi la couverture de Teen Vogue dans laquelle apparaissaient trois mannequins handicapées.

Le monde de la mode, de la beauté… un univers dont sont exclues, plus que de tout autre,  les femmes handicapées.

En pensant à cela, je me suis rappelé les mots de Franck Dubosc après la polémique déclenchée à la suite de la sortie de son film Tout le monde debout.

En effet, des activistes handicapés lui avaient reproché d’avoir choisi une actrice valide, Alexandra Lamy en l’occurrence, pour incarner le rôle d’une femme handicapée. Franck Dubosc avait répondu : « des Alexandra Lamy, je n’en ai pas trouvé ». Je n’avais compris à l’époque qu’une partie du problème qui s’est posé à Franck Dubosc ( j’ ai même fait un billet sur le sujet[4]). Franck Dubosc nous disait non seulement  son impossibilité à trouver des actrices parmi "les handicapées". Il nous disait aussi, je viens de le comprendre, son impossibilité, à lui, à trouver parmi elles des femmes et surtout des femmes belles.

[1] https://soundcloud.com/miroir-miroir/quand-le-handicap-invisibilise?utm_source=soundcloud&utm_campaign=share&utm_medium=facebook&fbclid=IwAR3n_5udlNLOa04T4_NReRc_M4GmIYiysi4OORyoqs-cElysP8hjg4u3sSE

[2] Je ne m’exprime ici que par rapport aux deux désignations auxquelles faisait allusion Jennifer Padjemi. Mais il est évident que, dès lors que l’on pose le handicap comme construction sociale et que l’on questionne la pertinence du construit, on ne peut que s’interroger  également sur la pertinence du terme handicapé pour désigner sous une même catégorie des individus très divers dont la seule caractéristique commune  et de ne pas correspondre à la norme autour de laquelle on regroupe d’autres individus que l’on désigne comme valides.

Handicap est par ailleurs un terme polysémique, qui dit en même temps la déficience, les incapacités- fantasmées ou réelles qui en découlent et la situation de handicap que crée un environnement non adapté. Ce flou artistique n'aide pas à bien poser et identifier les problèmes.

Personnellement, lorsque je dois me référer à ma "déficience", j'utilise paraplégique ou blessée médullaire. Je ne parle pas d'incapacité mais de diversité fonctionnelle (un terme qui nous vient des activistes espagnols que je trouve particulièrement juste) et je ne me considère handicapée que parce que la société me handicape, me met en situation de handicap.

[3] https://www.arte.tv/fr/videos/081327-063-A/handicapes-haut-et-fort-2-3/

[4] https://blogs.mediapart.fr/elena-chamorro/blog/190218/stop-cripping

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