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Billet de blog 16 oct. 2021

Vous voulez un seau ?

J’ai longtemps hésité. Quand on est humiliée, souvent, on se tait. Ce n’est peut-être pas tant le fait d’avoir été humiliée que celui d’appartenir à la catégorie des humiliables qui est difficile à encaisser. Pendant longtemps, je n’ai pas trop fait étalage des humiliations subies.

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À quoi bon le faire ? Ceux qui humilient me rigolaient à la gueule : il y en a marre de ces rabats-joie qui se victimisent.

Ceux qui n' humilient pas écoutaient une fois ou deux.

Une fois ou deux, on se montrait indigné, scandalisé, choqué, incrédule ; on renvoyait l’humiliation au hasard qui a voulu que j'aie croisé un  être infâme sur ma route. Mais si je commençais à dire  « non, ce n’est pas le hasard, c’est un système », ils étaient gênés : mettre en lumière l’écart qui existe entre eux et moi c'est gênant. Une fois ou deux ça va mais après il ne faut pas devenir trop vindicative, radicale ; on se méfie. Elle cherche quoi, elle cherche à nous faire culpabiliser ? Puis c’est aussi rabat-joie. Elle est chiante, à la fin.

Là, j’ai hésité un peu.

Je ne suis pas étudiante, je suis prof, depuis un bail. Quelle légitimité ai-je maintenant à endosser le rôle d’étudiante pour venir la ramener avec ma petite humiliation en poche sous le hashtag #NousEtudiantEshandiEs ? Puis, merde, c’est maintenant que j’ai envie de parler, c’est maintenant que l’occasion se présente, c’est cette génération et non la mienne qui a trouvé des outils pour le faire, collectivement. Alors, j’en suis. 

Je suis devenue enseignante dans le supérieur. C’est très certainement parce que je ne suis pas une handicapée "de souche" que je le suis devenue. J'ai fait la totalité de mon parcours scolaire et pratiquement tout mon parcours universitaire en étant valide. J'avais travaillé, valide, à la fac. Les handicapées de naissance de ma génération n’ont pas trop eu accès aux études universitaires, encore moins s’ils étaient enfants d’ouvriers, comme moi. Ils n’ont peut-être pas les moyens d’exprimer leurs vécus d’humiliations. Ils ont été dépossédés de ces moyens.

Je n'hésite plus.

C’est peut-être parce que je ne suis pas une handicapée de naissance que je me suis retrouvée dans un espace auquel n’accèdent souvent que les parvenus du handicap comme moi ou ceux dont les parents avaient les moyens financiers et le capital socio-culturel qui leur a permis de déjouer un système qui prévoyait leur ségrégation ; mais c’est aussi parce que dans ces espaces de privilège nous ne sommes pas attendus que l’humiliation nous attend. Il faut toujours s'y attendre.

Certains internautes ont eu  l’air particulièrement surpris que l’humiliation que j’ai subie se déroule lors des épreuves de l’Agrégation. Est-ce parce je parlais d’un espace qui leur est familier, contrairement aux IME, EHPAD, centres de détention, banlieues… dont on dénonce souvent les humiliations, les maltraitances, les violences sans pour autant susciter trop d’émoi ? Est-ce parce qu'ils pensent qu’il y a des lieux préservés, leurs lieux, et que ce n’est que dans les lieux qui nous sont  réservés, à nous, les humiliables, que des humiliations ont cours, ces humiliations qu’ils ne sauraient pas voir ?

J’avais prévenu, j’avais anticipé, comme nous devons faire toujours lors de la moindre démarche. Là, il ne fallait surtout pas d’impair, pas de stress surajouté. On m’a fait garer près de l’endroit prévu pour me faire composer l’épreuve. Les algécos étaient distribués sur plusieurs niveaux, sur un terrain en terrasses. Au bout de deux heures, peut-être trois, je suis sortie pour me rendre aux toilettes accessibles, il y en avait. Ils avaient prévu. Il y avait aussi trois marches pour les atteindre.

« Ce ne sont que trois marches », m’a dit la dame qui surveillait l’épreuve. Trois marches, trois mille, quand on est en fauteuil, ça revient au même.

Je suis retournée finir aussi vite que possible mon sujet en essayant de rester concentrée. Après quelques minutes, la dame, embarrassée, est venue me parler :

« Vous voulez un seau ? »

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