STOP CRIPPING-UP!

Le figaro.fr a récemment annoncé la sortie prochaine d’une comédie de Franck Dubosc, Tout le monde debout, « au thème risqué mais original : le handicap ».[1] C’est vrai, c’est original. Ce n’est pas comme s’il y avait eu Intouchables en 2011, De rouille et d’os en 2012, Abus de faiblesse en 2013, La famille Bélier et En Équilibre  en 2014, Patients en 2017 ….

Un sujet donc pas vraiment original, vous l’aurez compris,  mais  est- ce un sujet risqué ? Dans les films que je viens de citer, aucun risque n’est pris car la façon dont le handicap est abordé répond parfaitement aux attendus du public valide auquel ils s’adressent. C’est un sujet prétendument transgressif qui en réalité répond à des codes narratifs bien convenus. Ces films servent, au grand public valide, des histoires rassurantes qui renvoient invariablement le handicap à la tragédie, au dépassement de soi, à la leçon de vie….

Le personnage handicapé, lui, est là pour jouer le handicapé et  répondre à l’un des stéréotypes qui lui  sont associés [2]. Quant aux  acteurs qui l’incarnent, immanquablement valides, ils sont là pour jouer au handicapé. Jouer au handicapé, mimer,  grimer un handicapé, faire ce que les Américains appellent  du cripping-up, loin d’être risqué, s’avère très payant. Pour preuve, le nombre d’acteurs ayant reçu un Oscar après avoir interprété un personnage handicapé à l’écran[3].

Peu importe que les gestes d’une Isabelle Huppert mimant une hémiplégique soient à la limite du ridicule ( le geste de son bras évoque plus la masturbation d’un pénis qu’une contracture spastique)[4]; peu importe qu’Alexandra Lamy ait des mollets parfaitement musclés qui ressemblent très peu à ceux d’une paraplégique [5]. Mimer le handicap est une performance  pour un acteur valide devant laquelle le public valide s’extasie. 

Au fond, peu importe que les acteurs soient crédibles. Peu importe que les histoires ne cassent jamais les codes narratifs habituels pour parler de handicap parce que, au fond, on ne raconte pas des histoires sur des personnages handicapés, on ne fait pas des films sur des personnages handicapés. On se raconte des histoires sur le handicap et on se fait des films sur le handicap. Toujours les mêmes films. En effet, ce sont  bien des films sur le handicap qui sont portés à l’écran : le handicap- abstraction, le handicap-symbole, et n’est-ce pas le propre du symbole que de représenter ce qui est absent ?

En fin de compte, où est le problème, puisque le cinéma est représentation, fiction et que le travail d’acteur consiste précisément à interpréter un autre, différent de soi-même ? Pourquoi un acteur valide ne pourrait-il pas jouer le/ au handicapé ?

Le problème vient du fait que les comédiens handicapés, qui pourraient jouer ces personnages handicapés, en plus de jouer des personnages valides (soyons fous !), se retrouvent, comme la plupart des personnes handicapées, au chômage. A Hollywood, 95% des rôles de personnages handicapés sont joués par des acteurs valides.

Le problème est que le fait que les personnes handicapées ne jouent pas leurs propres rôles n’est rien d’autre que le reflet de leur très grande situation d’ oppression, que très peu de gens, par ailleurs,  perçoivent comme telle. Vous imaginez si 95% des rôles des femmes  étaient  encore joués par des hommes, comme fut un temps, ou 95% des rôles de personnages noirs joués par des acteurs blancs ? ( Pour ce qui est du  whitewashing- le fait de faire jouer à des acteurs blancs des personnages racisés-, on n'en est plus, peut-être,  à 95% des rôles mais la pratique reste encore courante).

Le problème est que non seulement on s’approprie nos rôles mais que l’on s’approprie en plus nos récits, notre parole. Les fictions racontées sur nous dans une optique validiste laissent guère de place aux fictions racontées par nous, sur nous,  à partir  de notre expérience handie.[6]

Le problème est, enfin, que ces représentations figées portées à l’écran façonnent les perceptions du public valide sur les personnes handicapées, tout comme celles des personnes handicapées sur  elles-mêmes. Elles nous enferment et déterminent les rôles que l’on nous donne (ou pas)  dans la vie réelle [7].

Pour mieux illustrer mon propos, je vous livre ici une anecdote que j’ai vécue lorsqu’en 2013 j’ai participé, en tant que membre d’un choeur, à l’opéra Cachafaz d’après une pièce de Copi, mise en scène par Catherine Marnas et mise en musique par Alain Aubin[8].  Nous, choristes, bougions, dansions, nous déplacions sur scène… Je jouais le rôle d’une habitante d’un quartier pauvre de Montévidéo.

Étant le seul personnage en fauteuil roulant, je m’attendais à être vite repérée et à avoir droit à l’un de ces commentaires agaçants, condescendants, offensifs qui sont le lot quotidien des personnes handicapées. Quelque chose du genre : « tu arrives à chanter ? Bravo ! » ou « c’est bien pour toi d’avoir fait ça ».

Eh bien, non. Plusieurs personnes ont trouvé que c’était chouette, que c’était une bonne idée que d’avoir mis une handicapée dans le décor mais : «  quel dommage. Elle fait mal la handicapée!» ont-ils conclu.

J’aurais dû m’en douter : je n’étais pas la handicapée de leurs fictions, pas plus que je n'étais la handicapée de leurs fantasmes.

To be continued: Mises en situation, une variante de cripping-up ?

( Cripping-up, de l'anglais-américain crip, terme péjoratif pour désigner les personnes handicapées que les activistes handicapé.e.s se sont approprié).

[1] http://www.lefigaro.fr/cinema/2018/01/24/03002-20180124ARTFIG00168--tout-le-monde-debout-franck-dubosc-roule-apres-le-succes-et-alexandra-lamy.php

[2] A propos de ces  stéréotypes lire : http://clhee.org/2016/06/17/trop-moche-la-vie-riche-mais-handicapee/

[3] http://www.lefigaro.fr/cinema/2010/03/05/03002-20100305ARTFIG00743-les-roles-qu-il-faut-interpreter-pour-gagner-un-oscar-.php

[4] Abus de faiblesse, bande d’annonce : https://www.youtube.com/watch?v=DPMsAtb-KFQ

[5] Tout le monde debout, bande d’annonce :https://www.youtube.com/watch?v=i_36t_LEiZw

[6]  J’emprunte la notion « expérience handie » au sociologue Pierre Dufour

[7]  C’est le cas aussi pour tous les autres groupes minorisés en situation d’oppression. Lire à ce propos : https://amongestedefendant.wordpress.com/2017/03/05/scripts-corporels-et-corps-feministe/.

[8] https://www.youtube.com/watch?v=44Dpi7QBDDs

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.