De la micro-agression au mobbing

"TU SORS TROP SEULE. TU NE DEVRAIS PAS SORTIR SEULE".

chaleureux-4
Voilà le conseil d’une amie après que je lui ai relaté une énième micro-agression dont j’ai fait l’objet. Je me suis dit :"elle a raison". Bien que je ne sois pas micro-agressée  en tant que femme  mais en tant que personne handicapée, le fait d’être seule me transforme en proie de choix, tout comme il arrive pour les femmes non handicapées. Je me disais cela il n’y a pas plus de deux jours.

 Et voilà qu'aujourd’hui, après mon cours, je décide d' aller boire un café. En chemin, je croise une collègue. Arrivées à la cafétéria des étudiants, nous nous sommes mises à faire la queue. Nous discutions, toutes les deux. Une dame de la sécurité s'arrête à quelques mètres de nous et, avec des gestes de gendarme qui règle la circulation, crie à mon adresse : "Mademoiselle, venez, passez devant ! Je réponds d’un ton cassant : « non, merci ». Je suis troublée, n’arrive plus à trouver le fil de ma conversation. Je ressens de l’humiliation, un ras le bol incommensurable. Je dis à ma collège : « je ne supporte plus ça ». Elle répond : « mais c’est gentil ! », puis, se reprend : « c’est condescendant ». Je l’avais regardée, elle m’avait regardée. Elle a compris. Je n’ai pas eu besoin de lui expliquer que, par son attitude, cette femme m’enfermait dans le script corporel (j’emprunte  la notion à No Anger[1]) de la femme vulnérable, sans défense, incapable de formuler son désir. Ma collègue a compris que cette femme m’infantilisait en m’appelant " mademoiselle"- j'ai échappé cette fois-ci au tutoiement mais je rappelle quand même que j’ai déjà  fêté  pas mal d’anniversaires- ou décrétait que j’étais célibataire. Elle m’imposait son secours : son "venez" n’était-il pas une injonction ? Elle voulait me mettre à la place qu'elle avait décidé qui devait être la mienne: "passez devant". Elle me niait une existence en dehors de son imaginaire.

A la fois, la seule façon qu’elle a  trouvé pour exister elle-même en ma présence a consisté à  alerter sur ma présence à moi, à se mettre en scène en défenseure de la veuve et l’orphelin, dans une attitude dirigiste, de maîtresse des lieux. Mon script corporel a  déterminé  le rôle qu’elle a cru avoir  à jouer devant moi et devant les autres. Les très binaires scripts corporels du handicap déterminent les rôles validistes et les scénarios du validisme, aux dialogues pauvres, au lexique limité : malheur, leçon de vie, courage, émotion, dépassement de soi… Soit on est misérables et  le valide est notre sauveur, soit on échappe à  notre triste condition ( par notre seule volonté) et on est alors héroïques, inspirants et dignes d’une admiration hébétée. Il arrive souvent que le valide validiste n’accepte pas que nous ne jouions pas le rôle de misérable, l’empêchant par notre révolte de jouer celui, valorisant pour lui, de saveur. Il part alors agacé, nous trouvant ingrats, aigris ou orgueilleux. Cela a été le cas de cette dame, je crois.

Je sais que beaucoup de personnes valides, en me lisant vont  penser que j’exagère, que je délire, que j’extrapole, que ça part d'une bonne intention, que c'est juste de la maladresse. J’ai entendu une personne racisée dire que ces réactions des non minorisés s’expliquent  par "l’innocence du privilège . Cela est juste. C’est aussi parfois l’ignorance du privilège et  parfois le déni du privilège. Je sais également que ceux qui subissent ces agressions quotidiennes et n’acceptent pas les scripts qui leur sont dévolus comprendront (ces micro-agressions prennent souvent, il faut le préciser,  des tournures bien plus violentes que celle que je viens de vous décrire).

Vous me direz aussi: "mais heureusement, pas tout le monde se comporte comme ça !". En effet, certaines personnes sont capables de banaliser notre présence, de ne pas être en représentation, de s’adresser à nous en bonne et due forme: avec respect, d’égal à égal, dans l'individuation. Des fois cela se fait naturellement, des fois au prix d’un travail de déconstruction de leurs assomptions validistes, des fois au prix d’un recadrage.

Mais ne soyez pas trop optimistes. La société validiste a prévu de recadrer, elle aussi, ces brebis égarées  Ainsi, par exemple, le Ministère des Solidarités et de la Santé a concocté un petit guide, qui s’adresse  aux seuls professionnels en contact avec le public mais qui ne manquera pas de faire des émules [2].

Le guide, extrêmement pointu (on y est  même classés par groupe de handicap!) préconise de parler aux personnes sourdes comme suit:

sourds

(Il va de soi que la personne sourde, si elle n’a pas compris, ne dira rien. Tout le monde sait qu’elle est d’un naturel pusillanime).

Il est demandé de s’adresser aux personnes handicapées intellectuelles de la sorte:

def-intellectuel

(Décider de ce qu’est un ton chaleureux est laissé à la discrétion de l’agent. Je vous laisse imaginer ce que ça pourra  donner) .

Pour le handicap psychique, voici les recommandations :

handic-psyichique

 

 

 

Pour le handicap moteur :

moteur

(Quoi ? Il y en a qui n’apprécient pas qu’on s’accroupisse? C’est bizarre. Les rédacteurs du guide ont pourtant consulté des associations avant de rédiger le guide ( celle qui organise la fête du sourire pour que les gens nous sourient est évidemment dans le coup.)

Au fait, sur la photo, là↓, l'agent est bien là.  Il s’est juste mis à notre hauteur sur fauteuil derrière le guichet !  Mais dites, si le guichet avait une partie à notre hauteur, ce ne serait pas mieux?)

banquedaccueil4-ok-071146700-1105-22062017
Si le guide ne suffisait pas,  certaines de nos amies les asso, toujours prêtes à être complices du conditionnement à  la condescendance et au validisme sous toutes ses formes- et sans jamais perdre le nord- ont surfé sur la mode des "formations en nous", et aussi sur cette occase en particulier, pour proposer des formations à 1000 euros la journée :

formation-accueil
Ah la sécurité, la protection: un  grand classique de l'oppression bienveillante!

Voilà  donc un guide indigent découlant d'une pensée indigente. Voilà, les amis, la façon dont se construit la société validiste : celle où l'on encourage la micro-agression  spontanée  à se transformer en  une sorte de mobbing programmé.

[1] https://amongestedefendant.wordpress.com/2017/03/05/scripts-corporels-et-normes/

[2] https://solidarites-sante.gouv.fr/ministere/documentation-et-publications-officielles/guides/article/guide-de-l-accueil-des-personnes-en-situation-de-handicap

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.