«Tu ne fais pas handicapée!»

Une femme handicapée qui s’achète un gloss chez Séphora? Une femme handicapée à l’opéra? Une femme handicapée au volant d’une voiture au look sport? Une femme handicapée dans une pièce qui n’a pas été conçue comme une rencontre valides-handicapé.e.s? D’où ça sort?

lamy
Je vais chez Séphora, avec une amie, pour m’acheter un gloss. Je m’adresse à une vendeuse qui me conseille de me procurer de toute urgence un anti-cernes et me demande dans la foulée si je me suis cassé la cheville. Je réponds : « oui ». Elle insiste : « la malléole ?» . Je dis: « comment vous savez ? ». « Je suis passée par là », rétorque-t-elle. « Je sais ce que c’est mais vous, vous vous débrouillez vachement bien avec le fauteuil ! ». Avant de prendre congé de moi, dans un élan d’empathie, elle m’offre une trousse pleine de produits et me souhaite bon courage.

Ce n’est pas la première fois que l’on me demande si je me suis cassé le pied. La dernière fois, c’était il y a deux ans. J’assistais à une représentation dans le cadre du festival lyrique d’Aix-en-Provence. Une dame en fauteuil roulant avec un plâtre au pied était placée à côté de moi( parce que je ne sais pas si vous avez remarqué mais lorsque nous allons au théâtre ou au cinéma, ce n’est pas avec nos amis ou notre famille que nous pouvons nous asseoir car il y est prévu de regrouper les handicapé.e.s entre elleux). La dame me demande si, comme elle, je me suis cassé le pied, ce à quoi je réponds: « non, j’ai une ampoule ». A ce moment-là, j’avais un pansement au pied et portais une chaussure de décharge. Elle a dû sans doute penser que c’était abusé : « prendre un fauteuil roulant à cause d’une simple ampoule ! ». Ou alors, elle s’est dit que j’étais cheloue. Elle s’est peut-être (peut-être) juste trouvée indiscrète, après tout!

Un policier m’arrête, une autre fois, alors que je venais de passer un feu à l’orange ( je le jure). Je baisse la vitre de ma voiture sport de l’époque. Il me demande pourquoi j’ai un macaron GIC-GIG  ( oups, pardon, mobilité-inclusion dans la novlangue macronienne). Je réponds :« je suis en fauteuil roulant ». « Pardon, vous ne faites pas handicapée , me dit-il » après quoi, il me conseille de m’arrêter aux feux tout en me demandant si ça ne me suffit pas d’être en fauteuil.

Non seulement je ne fais pas handicapée mais en plus, il semblerait que je ne fais pas bien la handicapée. Cela a été la conclusion de certains des spectateurs qui m’ont vue à un spectacle théâtral où j’étais la seule chanteuse en fauteuil.

Est- ce que je ne fais pas handicapée, est-ce que je fais mal la handicapée ?
Je pense que le problème tient moins (ou tout autant) à la façon dont le valide lambda se représente physiquement une personne handicapée qu’aux espaces et situations dans lesquels ces observations ont été faits et où ma présence était incongrue.
Une femme handicapée qui s’achète un gloss chez Séphora ? Une femme handicapée à l’opéra ? Une femme handicapée au volant d’une voiture au look sport ? Une femme handicapée dans une pièce qui n’a pas été conçue comme une rencontre valides -handicapé.e.s ? D’où ça sort ?
Il est vrai que les problèmes d’accessibilité, la ghettoïsation des personnes handicapées et la précarité dans laquelle la plupart d’entre elles sont maintenues font qu’elle soient rares dans beaucoup d’espaces publics mais il y a aussi qu ‘à la télé, les handicapé.e.s sont en survêt et font du handisport entre eux, ne parlent que de handicap, sont interviewé.e.s sur leurs « parcours du combattant » ou vont au Téléthon. Bon, sinon, oui, on voit dans les fictions, par exemple, une musicienne qui joue du violon et porte de belles robes et des chaussures à talon mais c’est une fiction, quoi, et c’est une valide qui joue !

 

 

 

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