INTIMITÉ FORCÉE. Un exemple de validisme attitudinal

INTIMITE FORCÉE. Un exemple de validisme attitudinal

 « Mais ton fils, il est de ton mec ?

-Euh … quoi ?  Euh, oui, oui.

-Mais de son propre sperme ? »

 Ce n’est pas un ami intime qui m’a posé cette question. Ce n’est même pas un ami. C’est le moniteur de ski avec  qui je prenais une leçon qui me l’a posée. J’étais sanglé dans une coque de ski, sur un télésiège. Je pouvais difficilement le recadrer, lui répondre sèchement ou  partir en claquant la porte mais quand bien même je n’aurais pas été acculée, j’aurais peut-être répondu la même chose et aurais réagi de la même façon. Ce n’était pas la première fois qu’une connaissance, voire un inconnu, franchissait inopinément la frontière de la bienséance. A vrai dire, cela m’était  arrivé plusieurs fois  mais en dépit de cela, j’étais  souvent frappée de sidération. Les agressions, je ne m’y fais pas.

 Erving Goffman, dans Stigmate, fait allusion aux conversations que des inconnus engagent avec les individus stigmatisés et  au cours desquelles les premiers posent des questions intrusives. Selon  Goffman, l’individu stigmatisé a le sentiment que ces questions relèvent d’une curiosité morbide. Cela ne serait alors qu’une question de ressenti, une perception potentiellement faussée de la part du stigmatisé sur les agissements du « normal »?

La blogueuse américaine Mia Mingus, dans son blog Leaving Evidence, a forgé, quant à elle,  le concept d’intimité forcée dont les questions intrusives ne seraient qu’une modalité. En relation à l’intimité forcée, elle évoque à très juste titre  les notions de consentement et de viol.  Mia Mingus  nous livre l’optique du sujet  qui parle de son vécu, contrairement à Goffman qui, extérieur à ce vécu nous pose en sujet, voire en objet dont on parle depuis l’optique du « normal ». Pour ma part, tout comme Mia Mingus, j’assimile ces questions au viol : le viol de mon intimité ; cela explique certainement la sidération dont j’étais frappée quand ces questions agressives  arrivaient.

Certains se diront en me lisant : « mais elle  peut toujours ne pas répondre ! Puis, ça arrive à tout le monde que de tomber sur des gens qui posent des questions indiscrètes ! ». Oui, mais à la différence près que les individus non stigmatisés, pour reprendre le terme de Goffman, ne sont confrontés à ce genre de situation que de façon incidente. Les individus stigmatisés, eux, et ce quel que soit le stigmate,  le sont de façon permanente . Dans le cas de la personne handicapée, la situation de dépendance qui s’établit parfois dans l’interaction  avec la valide encourage encore plus celle-ci à  transgresser les frontières de l’intimité. Cette situation particulière peut forcer également le consentement de  la personne handicapée.

Je repense à une anecdote qui illustre mon propos. C’était au Québec. Un employé du camping a eu l’amabilité de déblayer le chemin de gravier  qui conduisait à mon bungalow. Il y est ensuite entré et m’a proposé de l’aide pour descendre la vaisselle qui se trouvait dans des placards beaucoup trop hauts. Il m’a aidée à déplier les draps. Cette relation aidant-aidée, cette intimité soudaine dans cet espace intime que j’ai acceptées naïvement ont suffi pour qu’il franchisse le pas:

« C’est un accident ?

- Quoi donc ? Euh, oui, oui.

 -Il y a eu des morts ? »

La relation de dépendance, cependant, n’explique pas à  elle seule ce type de conduite de la part de certains  valides à notre égard. Elle s’explique aussi parce que nous sommes, dans le regard validiste, des objets de curiosité. Nous avons de tout temps été montrés en tant que tels. Par le passé ce fut, entre autres, dans les freak show. À présent, ce sont , entre autres, des émissions où des animateurs, entourés de psychologues, invitent, toute sortes de  personnages curieux,  et surtout des personnes handicapées qui livrent des parcelles de leur intimité peut-être dans l’espoir, bien sûr déçu, d’obtenir par la suite un regard banalisé  et respectueux de leurs personnes. Au premier chef des sujets qui suscitent la curiosité se trouve notre sexualité, ce prétendu tabou :

J’étais hospitalisée, incapable de me lever par mes propres moyens. L’infirmière est venue me prodiguer des soins et m’aider à faire ma toilette. Mon fils avait trois ans. J’ai su quelque temps après qu’elle avait cherché sans succès à avoir des enfants. Elle s’est retournée pour attraper quelque chose. Elle y est allée :

« Ton fils, c’est une insémination artificielle ou une FIV » ?

Il était exclu que deux handicapés se soient reproduits par des moyens naturels, d’autant plus que, elle, valide, était dans l’incapacité de le faire. Elle voulait savoir certainement aussi si mon handicapé de mec bandait ( question qui m’a été souvent posée, soit dit en passant).

« C’est par sodomie. C’est louche, je sais ».

Puis, amusée par sa mine déconcertée, j’ai ajouté :

 « Les médecins ne comprennent pas encore  comment ça a pu  être possible ».

 Les agresseurs, il ne  faut pas s’y faire mais il faut apprendre à s’en défaire. wink

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