Éléonore Sibourg
autrice et professeur de français
Abonné·e de Mediapart

3 Billets

1 Éditions

Billet de blog 8 juil. 2022

Éléonore Sibourg
autrice et professeur de français
Abonné·e de Mediapart

La vie violente - De l’usine à la prison en passant par les chantiers

Je veux vous parler aujourd’hui de trois livres éclaboussés de sang, de désespoir, de violence. Ils nous viennent des bas-fonds, de la marge. Ils questionnent l’humain et ce que signifie, en politique et dans la vie, être de gauche, à gauche. Vraiment. Sans fioritures, sans langue de bois, mais avec beauté et poésie. De la vraie littérature, en somme.

Éléonore Sibourg
autrice et professeur de français
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je veux vous parler aujourd’hui de trois livres éclaboussés de sang, de désespoir, de violence. Ils nous viennent des bas-fonds, de la marge. Ils questionnent l’humain et ce que signifie, en politique et dans la vie, être de gauche, à gauche. Vraiment. Sans fioritures, sans langue de bois, mais avec beauté et poésie. De la vraie littérature, en somme.

  • À la ligne – Joseph PONTHUS, 2019.
À la ligne - Joseph Ponthus

Sous-titre : Feuillets d’usine. Il y a des bouquins qui sont des boîtes de Pandore. Celui-ci est classé dans la catégorie « roman ». C’est une erreur. Nos catégories ne sont pas faites pour ce genre d’ouvrages.

Après des études littéraires, Joseph Ponthus devient éducateur spécialisé à Paris. Puis c’est le départ en Bretagne. Cause du déménagement : le grand amour. Là-bas, pas de travail. Il lui faut de l’argent. Faute de mieux, il est embauché à l’usine. À la ligne.

Le froid, les odeurs, la vitesse, l’absurdité du travail à la chaîne, les nuits, les pauses trop courtes, la dureté du boulot – le poids d’une carcasse de bœuf ! – la précarité, le stress, les chefs, attention une mission d’intérim ça ne se refuse pas, si tu veux qu’on te rappelle lundi, faut bosser dimanche ! – les gens qui défilent et toi qui restes. Et puis le froid, les odeurs, vite, vite, les nuits à la chaine, si longues, les week-ends si courts, la fatigue, la précarité, le stress, clope, clope, clope, l’abrutissement. Tout ça pour quoi ?

L’usine est

Plus que tout autre chose

Un rapport au temps

Qui ne passe pas

Éviter de trop regarder l’horloge

Rien ne change des journées précédentes

Parce que Ponthus s’interroge, non comme un intellectuel de gauche curieux de savoir comment vit la classe ouvrière, mais comme un type qui redoute la fin du mois. Le monde de l’usine a tous les traits d’un cauchemar kafkaïen. L’ouvrier est devenu le maillon d’une chaîne dont il ne connaît pas la fin. Précisément : comment justifier une telle déshumanisation ? Entre temps, Ponthus conditionne ses crevettes cocktails, disposées par douze, en étoile, dans une boîte en plastique. Imagine sa destination finale. Questionne notre rapport insensé à la consommation.

Pourtant le monde de l’usine n’est pas tout noir. Ponthus est bien trop intelligent et sensible pour être manichéen. Il y a l’entraide, les moments de grâce. Les chansons qui font tenir : Brel, Trenet… On redécouvre pourquoi le chant est essentiel. Ailleurs et à une autre époque, le blues est né de ce même élan vital. Aussi le cœur se serre quand on lit cette parole désolante d’une ouvrière à la chaîne, captée par l’auteur :

Tu te rends compte aujourd’hui c’est tellement speed que j’ai même pas le temps de chanter

La splendeur de Ponthus, c’est qu’il se sert de l’usine pour en éclater les murs et porter sa réflexion loin, plus loin. Ces feuillets sont rédigés en vers libres, sans ponctuation : des réflexions hachées au rythme des mouvements qu’il effectue. Il bosse et il pense. Ses idées sont arrimées à la ligne, comme lui. La philosophie se déploie pendant que la main charrie une carcasse de bœuf. La forme épouse le fond.

            Et puis il y a la poésie, quand les heures se font interminables :

Regarder l’heure

Que tout le temps qui passe

Ne se rattrape guère

Rallumer une clope au cul de la dernière

            Jetez un œil au dernier vers : c’est un alexandrin… Barbara aurait aimé, sans nul doute. Mais voilà, ma lecture terminée, j’ai appris avec horreur que Jospeh Ponthus venait de mourir. À quarante-deux ans. C’est donc un mort qui m’avise, dans À la ligne, d’aller découvrir deux autres livres : Journal d’un manœuvre de Thierry Metz et Fragmentation d’un lieu commun, signé Jane Sautière.

  •  Journal d’un manœuvre – Thierry METZ, 1990.

La souffrance enfante les songes

Comme une ruche ses abeilles

L’homme crie où son fer le ronge

Et sa plaie engendre un soleil

Plus beau que les anciens mensonges

… disait Aragon. On pourrait aisément imaginer une strophe, dans ces vers dédiés aux poètes, en hommage à Thierry Metz. La vie ne l’a pas épargné. Il a laissé quelques ouvrages remarqués et notamment Journal d’un manœuvre, publié chez Gallimard en 1990. Là encore, les étiquettes sont insuffisantes : chronique et poésie s’y entremêlent.

Journal d'un manœuvre - Thierry Metz

Dès la première page, on comprend pourquoi Joseph Ponthus a vu en lui un camarade :

16 juin. – L’agence de travail temporaire m’a trouvé un emploi dans une coopérative ouvrière. Huit heures par jour. Salaire minimum.

Après les abattoirs, l’usine, je retourne dans le bâtiment.

            Et il faut tout de suite manier la pioche, creuser, casser, porter des poutrelles, construire, démolir, pelle, ciment, se dépêcher. Vite, vite. Comme chez Ponthus, le manque de temps est cruel :

On passe d’une chose à l’autre. Très vite. Pas moyen de s’arrêter une seconde pour désigner le nuage. […] On n’est convié à rien puisqu’on n’a pas de mots.

Que des outils…

C’est tout.

Écris ton poème maintenant.

Paradoxalement, c’est ce sentiment d’être au ban du monde qui permet au manœuvre-poète de le saisir.

31 juillet. – Des pelles et des pelles de sable, des sacs et encore des sacs de ciment : comment exprimer le vide par le vide, le plein par le plein ? Il suffit d’être ici, entre la pelle et le sac. Le manœuvre est bien placé : si près de la cible.

Lui, Ahmed, Rodriguez, Manuel, Alain, Bernard…. Ils construisent nos maisons. Qu’y a-t-il de plus élémentaire, de plus important que cette tâche ? Ces prénoms si différents ne sont, dans ces livres, séparés que par des virgules. Cela aussi, c’est élémentaire. Ils construisent les maisons que nous habitons.

Et au milieu de la violence du quotidien, il y a les rires encore, les silences, et surtout, presque à chaque page, les oiseaux qui passent dans le ciel et dans les yeux de Metz. Prévert ne s’y était pas trompé : chanter les oiseaux, c’est rêver de liberté.

Des hirondelles bavardent sur un fil de téléphone. Des bateaux se suivent et se croisent sur le canal. Et près du pont de pierre qui enjambe la parole on voit l’âme des pêcheurs qui sert d’appât et de signal…

Mon dimanche est un pays simplifié.

Comme Joseph Ponthus, Thierry Metz a dépouillé le verbe de ses scories, il a remanié la forme pour qu’elle épouse ce qu’il voulait dire : la vie, violente, implacable, nue.

  • Fragmentation d’un lieu commun, Jane SAUTIÈRE, 2003.

Nous voici maintenant en prison. Jane Sautière est éducatrice pénitentiaire. Elle court, les bras chargés de dossiers, du tribunal au foyer d’accueil, de cellule en cellule. La violence à laquelle elle est confrontée chaque jour est inouïe et prend des visages multiples. Celle des condamné.e.s, celle de l’institution. La sienne enfin, car la rage et le désespoir la submergent parfois.

Alors, comme Ponthus et Metz, il lui faut écrire, pour raconter. Mais comment ? Le carcan de la littérature « classique », encore une fois, ne convient pas. Il faut démembrer, hacher, couper le récit pour qu’il épouse la violence qu’elle veut dire. Elle a choisi le fragment. Il y en a cent et chacun esquisse le portrait d’une personne rencontrée. Sautière raconte cette population de la marge en utilisant la deuxième personne du pluriel. Vous. Venez, marginaux de tous bords, que l’on vous entende. Mais ce « vous » interpelle aussi le lecteur. La littérature, chez Sautière, a une ambition universelle.

Il y a le SDF qui dormait dans une cage d’escaliers. Il entre un jour chez la seule dame qui lui venait en aide. Il la viole. Il y a ce vieux tzigane dresseur d’ours, rescapé des camps de concentration. La mère qui a éteint sa cigarette sur le sexe de sa petite fille. Les travestis, les camés, cette femme condamnée pour braquage qui nourrit tout son immeuble avec son colis alimentaire, la foule des sans-papiers écartelés par l’administration, les hommes violents les femmes battues… Le défilé de la misère est sans fin.

Ces éclats de portraits sont découpés à vif dans une réalité qu’on préfère ignorer. Les mots de l’autrice ne trichent pas, ils disent juste ce qui est. Et racontent aussi la fatigue, le manque de moyens, la frustration, l’horreur.

C’est un cauchemar. On court partout. Vous voulez nous voir pour avoir des nouvelles de vos familles, leur faire savoir que vous allez bien, demander à prévenir un avocat… Dès que nous arrivons, vous hurlez tous, on n’entend plus ce qu’il faut noter. Les trousses de toilette, distribuées à la hâte, sont reprises à la hâte, car vous vous coupez les veines avec les lames de rasoir, il y a du sang partout. Je cherche un médecin. Il n’y en a qu’un, introuvable, cavalant lui aussi d’une cellule à l’autre. Une dizaine de toxicomanes ont été empilés dans la même cellule, la même cage, couverts de vomissements. Je suis prise de tremblements. 

Comment tenir alors ? Il y a la clope, métaphore élémentaire de la vie qui se consume à toute vitesse. Vous dites que vous n’auriez pas tenu sans les clopes. Une pause, une bouffée d’air, toxique bien sûr.

À Huntsville, Texas, prison de la mort, les condamnés peuvent commander le repas de leur choix avant leur exécution. Tout est autorisé, sauf les cigarettes. Le tabac tue.

Fragmentation d'un lieu commun - Jane Sautière

Il y a des touches d’humour, même s’il est noir, des éclats de rire salvateurs, de la compassion, une soirée crêpes organisée en douce. Rien n’est manichéen. Comme chez Ponthus et Metz, c’est au plus près de la déshumanisation que Sautière arrive à questionner notre humanité.

Parfois, un aveu fuse avec une dignité rare. « J’ai des sentiments pour vous », vous me l’avez dit. Je savais que vous étiez là pour proxénétisme aggravé, en l’occurrence des violences physiques terribles exercées sur des prostituées. Cela n’ôte rien à cela. Le contraire non plus.

Et puis enfin, l’autrice convoque les voix de ceux qui ont chanté la misère et l’absurde: Kafka, Genet, Cocteau, et Léo Ferré bien sûr. Poètes, vos papiers… Ils forment les fils d’une grande toile dans laquelle Jane Sautière vient inscrire son ouvrage, comme Joseph Ponthus, comme Thierry Metz. C’est cette toile qui permet de tenir, d’opposer la beauté à l’horreur, de faire briller un peu de poésie dans le noir. Je pense immanquablement aux Fleurs du mal. Baudelaire disait : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ».

C’est, en définitive, ce qui me plaît tant dans ce trio d’ouvrages. De l’usine à la prison en passant par le chantier, ces trois auteurs, à travers leur voix, font entendre celles de tous ceux qui n’ont pas les mots. Ils recréent le lien, retissent la toile de ce qui nous est commun. C’est comme cela que l’on peut faire société.

Loin de l’élitisme qui emprisonne et dénature parfois la littérature, Jane Sautière, Thierry Metz et Joseph Ponthus viennent nous dire pourquoi elle est essentielle, vitale même. Pourquoi elle appartient à toutes et tous. Le sacro-saint Proust en prend d’ailleurs pour son grade, dans À la ligne, et c’est très drôle (jubilatoire, diraient d’aucuns) :

Le temps perdu

Cher Marcel je l’ai trouvé celui que tu recherchais

Viens à l’usine je te montrerai vite fait

Le temps perdu

Tu n’auras plus besoin d’en tartiner autant

            Qu’on ne s’inquiète pas pour Proust, ses défenseurs sont légions. Et c’est tant mieux ! Mais qu’on entende aussi les autres : ceux des bas-fonds, ceux de la marge. La littérature est assez vaste pour contenir l’ensemble de leurs voix. Il faut les lire.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Entre les États-Unis et l’Europe, l’ombre d’une guerre commerciale
L’adoption d’un programme de 369 milliards de dollars par le gouvernement américain, destiné à attirer tous les groupes sur son territoire, fait craindre une désindustrialisation massive en Europe. Les Européens se divisent sur la façon d’y répondre. 
par Martine Orange
Journal — Services publics
« RER régionaux » : une annonce qui masque la débâcle des transports publics
En lançant soudainement l’idée de créer des réseaux de trains express dans dix métropoles françaises, Emmanuel Macron espère détourner l’attention du délabrement déjà bien avancé de la SNCF et de la RATP, et du sous-investissement chronique de l’État.
par Dan Israel et Khedidja Zerouali
Journal — Fiscalité
Le budget de la ville de Paris est-il vraiment une escroquerie ?
Le ministre des comptes publics Gabriel Attal estime que la gestion budgétaire de la mairie de Paris s’apparente à une pyramide de Ponzi. Une vision caricaturale, qui plus est venant d’un gouvernement qui creuse le déficit de l’État à coups de baisses d’impôts.  
par Mathias Thépot
Journal
La ministre Caroline Cayeux démissionne en raison d’un patrimoine « sous-évalué »
Caroline Cayeux a démissionné de son poste de ministre déléguée aux collectivités territoriales. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique s’apprêtait à statuer sur son cas, lui reprochant des irrégularités dans sa déclaration de patrimoine.
par Ilyes Ramdani

La sélection du Club

Billet de blog
Témoignage d'une amie Iranienne sur la révolution en Iran
Témoignage brut d'une amie Iranienne avec qui j'étais lorsque la révolution a débuté en Iran. Ses mots ont été prononcés 4 jours après l'assassinat de Masha Amini, jeune femme Kurde de 22 ans tuée par la police des moeurs car elle ne portait pas bien son hijab.
par maelissma
Billet de blog
Voix d'Iran : la question du mariage forcé (et du viol) en prison
Ce texte est une réponse à la question que j'ai relayée à plusieurs de mes proches, concernant les rumeurs de mariages forcés (suivis de viols) des jeunes filles condamnées à mort.
par sirine.alkonost
Billet de blog
Dieu Arc-en-Ciel
« Au nom du Dieu Arc-en-ciel ». C'est ainsi que Kian Pirfalak (10 ans) commençait sa vidéo devenue virale depuis sa mort, où il montrait son invention. Tué à Izeh par les forces du régime le 16 Novembre. Sa mère a dû faire du porte-à-porte pour rassembler assez de glaçons et conserver ainsi la dépouille de son fils à la maison pour ne pas que son corps soit volé par les forces de l’ordre à la morgue.
par moineau persan
Billet de blog
Lettre d'Iraniens aux Européens : « la solidarité doit s'accompagner de gestes concrets »
« Mesdames et messieurs, ne laissez pas échouer un soulèvement d’une telle hardiesse, légitimité et ampleur. Nous vous demandons de ne pas laisser seul, en ces temps difficiles, un peuple cultivé et épris de paix. » Dans une lettre aux dirigeants européens, un collectif d'universitaires, artistes et journalistes iraniens demandent que la solidarité de l'Europe « s'accompagne de gestes concrets, faute de quoi la République islamique risque de durcir encore plus la répression ».
par Les invités de Mediapart