Philosophies du camping

En bord de mer ou à la montagne, en van aménagé ou en tente, il existe autant de campings que de campeurs. Petit retour sur la question et sur ce que cette activité peut bien révéler de nous.

Elles étaient attendues, les vacances d’été 2021 ! Il fallait bien faire passer la pilule des restrictions qui pèsent sur nos vies depuis l’apparition de celui dont on a trop prononcé le nom. Le mot d’ordre était le suivant : CHANGER D’AIR. Quels que fussent les projets, et même si l’on ne partait pas loin de chez soi, il fallait au moins changer d’air.

Le camping, en la matière, a le vent en poupe. Selon la FNHPA[1], il s’agit de la solution d’hébergement la mieux adaptée au concept sanitaire[2]. Toujours selon la même source, une belle fréquentation était attendue pour cet été. 81% des Français, en effet, plébiscitent le camping pour sa convivialité, estimant qu’il permet aussi de se rapprocher de la nature[3], désir ardemment ressenti par nos cerveaux confinés.

Or le succès de cette pratique n’a d’égale que sa pluralité. En bord de mer ou à la montagne, en van aménagé ou en tente, il existe autant de campings que de campeurs. Petit retour sur la question et sur ce que cette activité peut bien révéler de nous.

Évolution

Le mot « camping » apparaît pour la première fois en France dans la presse sportive en juillet 1903 pour qualifier une pratique anglo-saxonne[4]. Camper, au début du XXe siècle, est l’apanage des aventuriers, des sportifs et de l’armée. Les toiles de tente seront d’ailleurs pendant longtemps issues des stocks militaires. La généralisation des congés payés, à partir de 1936, fait du camping une pratique populaire, a fortiori car elle est peu coûteuse.

Comme notre société s’est fait une spécialité de diversifier l’offre au maximum, quelles que soient l’activité et la demande, il existe une multitude de façons de camper aujourd’hui[5]. À des prix parfois exorbitants (un emplacement nu sans électricité peut valoir 45€/nuitée dans une station balnéaire), et même si  cela n’a plus rien à voir avec le camping originel. 

À Saint Paul sur Ubaye, le camping, où défilent les passionnés de montagne, dispose d'une salle hors-sac. © Par "Nicolas Hodée" — "travail personnel", CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=2996396 À Saint Paul sur Ubaye, le camping, où défilent les passionnés de montagne, dispose d'une salle hors-sac. © Par "Nicolas Hodée" — "travail personnel", CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=2996396
Si vous allez dans un camping municipal, les tarifs seront raisonnables, car réglementés. Vous payerez cependant plus cher à Saint Jean de Luz que sur le plateau ardéchois. Dans un camping appartenant à une chaîne, vous aurez l’avantage de retrouver des prestations identiques et bien normées, avec un personnel aux vêtements estampillés de la marque. Chacune sa spécificité : Yelloh Villages axe son offre sur les activités et les animations, Huttopia fait valoir un cadre naturel. Les « petits » campings, quant à eux, ont parfois du mal à survivre face à ces groupes. C’est la loi du marché. Le parc français (le plus grand d’Europe) compte désormais 890 campings appartenant à une chaîne sur les 7719 de la totalité[6]. Mais vous aurez peut-être l’avantage, si vous séjournez dans un camping indépendant, de pouvoir discuter avec les gérants, de choisir votre emplacement, de vivre une expérience…. Originale.  

Si les films de Fabien Onteniente, portés par un Dubosc en slip fringant, ont popularisé une imagerie « beauf » du camping, ce que l’on appelle désormais « l’hôtellerie de plein air » s’en détache résolument. La location de mobil homes tout confort s’est généralisée. Dans un camping une étoile, comptez en moyenne 500 euros la semaine pour 1414€ dans un camping cinq étoiles. Il faut enfin évoquer cette tendance apparue ces dernières années, offrant des hébergements insolites (cabanes et tentes aménagées, roulottes, tipis, yourtes…) à l’origine d’un nouveau terme : le glamping (contraction des mots glamour et camping). Que l’on soit en famille ou en amoureux, jeune ou âgé, en camping-car ou en tente, à pied, à vélo ou en voiture, il y en a décidément pour tous les budgets et pour tous les goûts.

Le goût des plaisirs simples ?

Exceptés les campings haut-de-gamme qui peuvent vous proposer de dormir sous une bulle avec spa, (à partir de 180€ la nuit ; il faut désormais un sacré portefeuille pour dormir « à la belle étoile ») pour vivre pleinement la nature mais sans toutefois être importuné par elle, on retrouve chez les campeurs le goût des plaisirs simples et du plein air. Et nous en avons manqué, ces derniers temps ! Si la crise sanitaire a eu un effet positif, c’est sans doute celui de nous avoir réappris à estimer ce qui comptait vraiment.

Si le littoral est toujours la destination préférée des Français, la FNHPA note pour l’année 2021 une attractivité forte pour les territoires ruraux (campagne et montagne). À titre d’exemple, les réservations dans le Cantal, par rapport à 2019, ont augmenté de 87% cette année[7]. La tendance est à la mise au vert et au respect de l’environnement. L’organisme parle même de slow camping pour désigner ce besoin chez les campeurs de ralentir, de ne pas partir nécessairement loin de chez soi mais de profiter des bienfaits de la nature.

Le camping, c’est aussi le frémissement de la flamme du réchaud qui lèche le fond de la popote. On ouvre une boîte de raviolis ou de cassoulet… Que c’est bon de ne pas cuisiner ! Le snack-bar, service désormais courant, permet de commander des barquettes de frites ou des pizzas. Après tout, c’est les vacances ! 

 © Gastronomiac © Gastronomiac

Il faut bien sûr mentionner les barbecues et planchas mis à disposition des campeurs, la fumée des brochettes qui vient chatouiller les narines. Il y a le bruit – si emblématique de l’été - des tongs mouillées au sortir de l’eau, que l’on entend à toute heure dans les allées, ou celui, plus controversé, de la fermeture-éclair des duvets qui se bloque un peu trop souvent... La lecture ou les mots-croisés sur sa chaise pliante, abrité.e par l’auvent devant le camping-car, les pieds dans l’herbe. La bouteille de rosé bien frais qu’on ouvrira tout à l’heure. La baguette de pain qui nous attendra au matin, et qu’on ira chercher (en tongs toujours) en saluant ses voisins éphémères. Le plaisir de se déplacer à la lampe-frontale et tous ces objets qui, parce qu’on ne les utilise pas d’habitude, amplifient encore le sentiment de vacances.

Renverser la vapeur

C’est précisément cela qui fait le succès du camping : rompre avec le quotidien en inversant totalement les codes ordinaires. À l’année, nous sommes cloîtrés chez nous, protégés des regards inquisiteurs par des murs, des portails et des stores. Il ne nous viendrait pas à l’idée d’aller chercher notre courrier en tenue de bain. Au camping, se balader en maillot ne devient pas seulement un plaisir, c’est une revendication. On fait sécher sa lessive sur une cordelette tendue entre deux branches, au vu de tous, et l’on s’en fiche. Au lieu de se cacher, on s’expose. Les allées du camping deviennent un poste d’observation privilégié du spectacle de la vie des campeurs.  À ce sujet, on ne manquera pas de citer les prodigieuses installations extérieures de certains camping-caristes : frigidaire, télévision, plancha, tapis de fausse pelouse… Rien ne manque, ce qui est bien antithétique avec l’idée primitive du campement !

Tout ce beau monde, qu’il soit logé en tente deux-secondes (quelle révolution !) ou en datcha en rondins (oui oui) doit toutefois partager l’inévitable, l’implacable, la terrible expérience des sanitaires. Et cet événement n’est pas la moindre des inversions de nos habitudes. Au petit matin, des silhouettes mal réveillées, semblables à des zombies, convergent vers ce haut-lieu du camping, un rouleau de papier hygiénique sous le bras. Heureux ceux qui arrivent à lâcher prise ! Pour beaucoup, l’expérience des sanitaires constitue une belle motivation, les vacances terminées, de rentrer chez soi.

Au camping, nous sommes ensemble, et c’est peut-être aussi cela que nous recherchons. Comment expliquer sinon l’incroyable mixité sociale qui y règne ? Entre les retraités, les familles nombreuses, les bandes de copains, les itinérants à vélo ou à pied qui arrivent en fin d’après-midi et seront repartis, déjà, au petit matin… On n’y croise pas de très riches, ça non, mais des professions libérales et des cadres supérieurs, oui. Des commerçants, des ouvriers, des saisonniers, des Belges, et, cela va sans dire, des Néerlandais. Dès que de nouveaux voisins s’installent, on zyeute la plaque d’immatriculation, on s’approche en jaugeant le matériel sorti du coffre (marques des vélos, de la tente, des chaises pliantes, tout autant de leviers de conversation…). De même, avoir oublié son tire-bouchon ou son ouvre-boîte devient souvent une aubaine et un prétexte à la discussion. « Et si vous avez besoin d’autre chose, n’hésitez pas ! » Au camping, on aime forcément se côtoyer.

Enfin et surtout, si le camping a du succès, nous le devons sans doute aux enfants qui en sont les premiers amateurs. Les aires de jeux et piscines, de plus en plus fréquentes, n’y sont pas pour rien. Mais plus que cela, le camping se révèle être un terrain inconnu que la marmaille prend avidement d’assaut. On y voit des explorateurs en herbe perchés sur leurs tricycles, qui font le tour du périmètre encore et encore, pour se familiariser avec. Les nouveaux viennent à la rencontre de ceux qui, présents depuis une semaine « connaissent déjà à fond toutes les cachettes du coin ». Ils savent que leurs parents, détendus, ont relâché leur vigilance. L’esprit des vacances a frappé : ils ne sont pas à cheval sur les horaires comme d’habitude. Alors, plus que jamais, pour les petits, le camping revêt sa dimension ancestrale d’aventure et de découverte. Ce sont des souvenirs que l’on n’oublie pas, ceux des premières fois et celui du goût tout neuf de la liberté.

En définitive, si le camping n’a pas été épargné par les dérives de l’ultra-libéralisme économique (mais qu’est-ce qui l’a été ?), il demeure une pratique toujours populaire et un espace où les gens de tous milieux peuvent se rencontrer. Ce n’est pas rien ! Il offre la possibilité de changer d’air et, tendance récente nous l’avons dit, de renouer avec les territoires ruraux. Enfin, à l’instar du carnaval, il nous permet de rompre avec notre quotidien et d’inverser les codes qui régissent notre ordinaire, sans doute afin de mieux le supporter. On replie toujours le campement avec un brin de tristesse mais ne sommes-nous pas heureux de retrouver le confort de nos intérieurs lorsque l’heure du retour a sonné ?

[1] Fédération nationale de l’hôtellerie de plein air.

[2] Voir le dossier de presse : http://fnhpa-pro.fr/wp-content/uploads/2021/06/FNHPA-Dossier-de-presse-2021.pdf

[3] Voir les données du sondage IFOP publié le 18/05/20 sur les Français et le camping : https://www.ifop.com/publication/les-francais-et-le-camping/

[4] Dans le journal L’Auto, voir https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2001-4-page-607.htm

[5] Il ne sera pas question ici du camping sauvage et du bivouac. 

[6] Selon la Fédération française des campeurs caravaniers et des camping-caristes https://ffcc.fr/chiffres-cles/

[7] http://fnhpa-pro.fr/wp-content/uploads/2021/06/FNHPA-Dossier-de-presse-2021.pdf, p. 10.

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