Nous, l'Europe?

« Depuis quelque temps, l’Europe semble avoir oublié qu’elle est la fille de l’épopée et de l’utopie. Elle s’assèche de ne pas parvenir à le rappeler à ses citoyens. Trop lointaine, désincarnée, elle ne suscite souvent qu’un ennui désabusé. » Comment rouvrir nos horizons ? Et si la solution, c’était l’Europe ? Réflexion propulsée par la lecture de Laurent Gaudé.

Difficile d’être optimiste en ces temps sombres. Nul besoin d’en égrener les raisons, chacun sait. Même le ciel annonce la couleur : grise. Avec les pluies destructrices de ces derniers jours, on se demanderait presque s’il n’est pas en train de nous tomber sur la tête, comme le craignait un certain village d’irréductibles Gaulois.

Puis un livre me tombe entre les mains, par un hasard gracieux. Une pépite littéraire qui insuffle espoir, envie et colère - la bonne colère !

Il s’agit de Nous l’Europe - banquet des peuples, de Laurent Gaudé, paru en 2019.

Nous, l'Europe - Banquet des peuples Nous, l'Europe - Banquet des peuples

 Comprendre ce qu’est l’Europe

On ne peut pas dire que la forme poétique ait le vent en poupe, de nos jours. C’est pourtant celle que l’auteur a choisie pour  relater l’aventure européenne, reliant ainsi son récit à la tradition homérique. Vent frais, joues rougies, menton relevé.

Le constat de départ est le suivant : « Depuis quelque temps, l’Europe semble avoir oublié qu’elle est la fille de l’épopée et de l’utopie. Elle s’assèche de ne pas parvenir à le rappeler à ses citoyens. Trop lointaine, désincarnée, elle ne suscite  souvent qu’un ennui désabusé. »  Comment faire alors pour que surgisse à nouveau la passion européenne ? Déjà, nous  n’entendons plus le cri né sur les charniers de la Seconde Guerre mondiale : « Plus jamais ça ! » 

« Vingt-sept nations décidant de faire un grand banquet des peuples » ! Et si c’était grâce à cette alliance que nous  pouvions  résoudre les crises majeures de notre temps ? Comprenons d’abord comment nous sommes nés…

Que de révolutions au XIXe siècle ! La locomotive, l’électricité, l’industrialisation de la société, la naissance du prolétariat… C’est sur l’exploitation du charbon, nous dit l’écrivain, que l’Europe pousse ses racines. Toujours plus vite, plus fort ! Être les premiers, les meilleurs ! Partout, des voix s’élèvent pour conspuer l’idéologie de la domination et de la compétitivité : Victor Hugo, Karl Marx, Engels, Proudhon, Blanqui, Garibaldi… « Elle existe, L’Europe des fuites en pleine nuit,/ L’Europe des communistes,/ Des anarchistes,/ Des penseurs sulfureux ». Car en Irlande, en Angleterre, en France, en Italie, « L’Europe gronde/ Parce qu’elle a faim/ Et sent bien que ce qui est né en ce siècle/ Ne se nourrit que d’une chose:/ La force de travail de ceux qui n’ont rien. »  

Ces voix n’y feront rien. Toujours plus vite, plus fort ! Être les premiers, les meilleurs ! Au détriment, toujours, des populations défavorisées. Et voici venir les carnages de la colonisation et des terres pillées, la Grande Guerre puis la Seconde, raffinement de l’horreur. L’Europe ? À sec, en cendres, désespérée. Mais de nouvelles voix s’élèvent : « Plus jamais ça ! ».  C’est dans cette optique qu’est fondée la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier en 1951.

L’Europe face à la peur de l’étranger

Il semblerait que, déjà, nous ayons oublié. Aujourd’hui les États, doucement mais sûrement, se replient à l’intérieur de barbelés nationalistes. Le 23 juin 2016, les Britanniques enclenchent le mouvement: c’est le Brexit. Quant aux mots « Plus jamais ça », ils ressemblent à ceux de notre devise française : leur sève depuis longtemps les a quittés. On les prononce par habitude, sans plus savoir ce qu’ils veulent dire. En pratique : chacun sa merde et chacun chez soi !

La tragédie des migrant.e.s en Méditerranée ne nous empêche guère de dormir. L’Europe semble bien impuissante à gérer la situation. Le Pacte sur la migration et l’asile, présenté le 23 septembre 2020 par la Commission européenne, ne va pas assez loin pour les ONG tandis qu’elle indigne déjà les partis d’extrême droite aux quatre coins de l’UE[1].

Regardons dans l’Hexagone : nous avons tant d’autres crises à gérer… Et elles sont légitimes ! Et elles sont nombreuses ! Nul besoin d’en égrener les termes, chacun sait. Et tandis que le séparatisme congestionne le débat public, survient l’attentat de Conflans. Confusions, amalgames. Réactivation de la haine et de la peur, de tous côtés.

Une nation qui a peur est une nation docile. C’est bien connu. C’est ainsi, après tout, que nous soumettons les enfants. Vous souvenez-vous du père Fouettard ?

Le terrorisme est une calamité. Son aspect spectaculaire et la peur qu’il génère empêchent sa gestion de manière rationnelle. C’est sa force. L’effroi nous empêche de penser[2]. Instrumentalisée, la peur opère comme un écran de fumée masquant un mal non moins délétère, plus ramifié, auxquels nous sommes habitués : l’exploitation des pauvres par les classes dominantes. Une plaie qui alimente la misère économique d’où naissent, inévitablement, les violences sociales. Mais l’origine est plus insidieuse et les effets moins spectaculaires. Voici une question qui me ronge : pourquoi cibler toujours l’ « étranger » (le musulman, le réfugié, l’arabe, car pris par la peur, nous les confondons parfois tous…) et si peu l’escroc en cravate qui s’engraisse de l’exploitation des plus pauvres ? Ils sont élus, occupent les plus nobles fonctions et malgré les mises en examen, les accusations de viol et les fraudes, ils continuent de nous diriger ?

La tragédie des migrant.e.s en Méditerranée ne nous empêche guère de dormir car nous n’accordons pas à ces populations un statut similaire au nôtre. Ils ne sont pas de notre culture. Ils sont différents. Nous sommes indifférents. Le processus de déshumanisation est à l’œuvre.

Le radeau de la méduse selon Banksy Le radeau de la méduse selon Banksy

«  Quand est-ce que cela commence ?/ Lorsque les mots deviennent plus durs ?/ Lorsqu’on commence à parler de « gangrène »,/ De « vermine »,/ De « parasites »/ Et de « nettoyage » ?/ Avec l’eugénisme ?/ Les stérilisations forcées ?/ La race doit être pure/ Et la main déjà s’entraîne à tuer. » C’est de l’Allemagne des années 1930 dont Laurent Gaudé nous parle dans ces vers. Pas de l’Europe du XXIe siècle ! Et pourtant, quelles résonnances  avec aujourd’hui…

L’Europe ? Nous n’y croyons plus. Nous nous replions sur nous-mêmes. Il est devenu dur de se projeter. Tellement de choses à penser. Nuques courbées par le manque d’espoir. Comme s’il n’y avait rien à faire. Comme si le capitalisme, l’oppression et la guerre étaient les fondements inéluctables de nos vies terrorisées. Le coronavirus, en ce sens, n’a rien arrangé. « Il faut être réaliste », entend-on souvent. Mais qu’est-ce que cela veut dire, être réaliste ? Ne plus rêver à mieux ? Ne plus être en colère, ne plus se soulever ?

Le livre de Gaudé réveille. Il raconte bien comment l’hyper-compétitivité et le capitalisme néo-libéral essorent les hommes, les femmes et la terre. Si nous ne faisons rien, ce sera, inévitablement, la fin des ressources, l’explosion des inégalités, la guerre. Et l’on veut nous faire croire que le fléau c’est « l’étranger » ?

Une Europe des Lumières est-elle encore possible ?

Macron et ses marcheurs sont pro-européens. Mais de quelle Europe parlons-nous ?

« Un territoire de cinq cents millions d’habitants,/ Qui a décidé d’abolir la peine de mort,/ De défendre les libertés individuelles,/ De proclamer le droit d’aimer qui nous voulons,/ Libre de croire ou de ne pas croire./ Nous sommes humanistes et cela doit s’entendre dans nos choix. » C’est cela. Je suis prof. Je suis française et européenne. C’est l’idéal que je m’applique à transmettre.

L’Europe a en elle la puissance de porter un projet d’avenir pérenne, écologique, soutenu par une économie mesurée.  Elle « n’aura de sens que si elle prend soin de/ ceux qui s’usent. » Exit l’idéologie de la domination ! Et pourtant, qu’a-t-on entendu récemment ? L’UE, à la traîne en matière de technologies numériques, doit affirmer son leadership sur le marché de la … 6G [3] ! Toujours plus vite ! Plus fort ! Soyons les meilleurs ! Les premiers ! Elle a la vie dure, cette ritournelle… Ils sont déjà en retard, ceux qui râlent contre la 5G !

Mediapart nous annonçait le 12 octobre qu’une majorité d’eurodéputés réclamait une taxe sur les transactions financières à partir de 2024 afin de financer la relance et des mesures du Green Deal. Bonne nouvelle ? Ce le serait, si Bercy n’y opposait pas[4] !

Les Lumières, ce ne sont pas les « innovations » technologiques à tout prix ! (Et le prix s’annonce corsé.) Les Lumières sont aux antipodes de l’idéologie de la concurrence et de la domination. Nous avons toute une littérature à même de le prouver, pour qui souhaiterait se réclamer de Diderot ou Montesquieu… Pendant ce temps, les migrants meurent par milliers en Méditerranée, et nous n’en voulons pas.

« Pourquoi sommes-nous si peureux ?/ Nous sommes cinq cent millions d’Européens,/ Et jamais ce nombre ne semble nous conférer de force ?/ Sommes-nous si fragiles ?/ Pour nous rassurer, nous n’avons qu’à plonger notre regard dans celui des réfugiés./ L’Europe dans leurs yeux est une terre puissante/ Qui protège,/ Et offre la promesse d’une vie choisie. »

Nous avons besoin d’être humanistes. Craindre l’autre alimente la montée des fascismes et de la tyrannie. De là surgit la vraie barbarie. L’histoire de l’Europe nous l’a amplement démontré.

Je préfère alors écouter la voix de Laurent Gaudé. Il faut à l’Europe « l’élan des peuples » pour se tenir droite et digne. « C’est de l’utopie » entendra-t-on dire. Mais pourquoi l’utopie a-t-elle si mauvaise presse ? Pourquoi être désespéré ?

Les voix qui luttaient hier, Hugo, Garibaldi, se font toujours entendre aujourd’hui. Des journalistes indépendants, des écologistes, des agriculteurs, des jeunes, des artistes, des humanitaires, bien d’autres encore, tous à leur façon révolutionnaires, luttent pour un monde meilleur, partout en Europe et au-delà des frontières[5]. Un monde meilleur…

Et soudain je me rends compte que  l’auteur de Nous l’Europe, banquet des peuples, vient de faire une chose incroyable: me mettre en colère, me passionner. Rouvrir mon horizon. Il faut le lire. « Que l’ardeur revienne./ Que l’Europe s’anime,/ Change,/ Et soit,/ À nouveau,/ Pour le monde entier,/ Le visage lumineux/ De l’audace,/ De l’esprit,/ Et de la liberté. »

N’est-ce pas cela, la véritable essence des Lumières ? Pour qu’un jour, – rêvons encore! - nous puissions nous asseoir à ce banquet des peuples, sous un ciel étoilé, comme aimait à le faire un certain village d’irréductibles Gaulois.

 

 

 

[1] https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/migrants/pacte-migratoire-la-commission-europeenne-prise-en-etau_4116705.html

[2]  On peut lire, à ce sujet, l’article de Denise Jodelet, « Dynamiques sociales et formes de la peur », sur les mécanismes de la peur et son instrumentalisation dans le discours médiatique et politique : https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2011-2-page-239.htm

[3] Voir https://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/leurope-mise-sur-la-6g-pour-rester-dans-la-course-65823/ et https://www.capacitymedia.com/articles/3825080/europe-banks-on-industrial-6g

[4] https://www.mediapart.fr/journal/international/121020/la-taxe-tobin-fait-son-enieme-retour-bruxelles

[5] Je pense par exemple au navire de Banksy, le Louise Michel,  dirigé par la capitaine allemande Pia Klemp, parti en août dernier des côtes espagnoles afin d’aller secourir les migrants en Méditerranée.

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