Échanges sur l’anarchisme : Souvent critiqué, trop souvent méconnu

Deux individus échangent sur un réseau social. L’un des deux abhorre l’anarchisme tandis que l’autre essaie d’expliquer en quoi consiste ce courant. Une discussion passionnée et qui éclaire un peu sur les pré-notions existantes encore actuellement quand on évoque « l’anarchie », même à Gauche, ce mouvement est largement ignoré de la majorité des acteurs.

M : Marie, de gauche keynésienne, elle ne peut comprendre une société sans État.
A : Anarchiste, il essaie de convaincre que la seule solution possible est l’anarchisme.

M :je suis pas trop fan de l'anarchisme à vrai dire.

A : Pourquoi n'es tu pas trop fan ?

M : déjà le terme peut un peu tout et rien dire, y'a tellement de courants différents, faut voir de quel type d'anarchisme tu parles.

Je m'y connais pas suffisamment sur l'anarchisme pour en parler, le peu que j'ai pu entendre, d'anarchiste ou pseudo-anarchiste m'avait un peu refroidie, démocratie directe, liberté individuelle à fond... je sais pas, je devrais creuser un peu plus sûrement.

A : Y a pas tout et n'importe quoi, déjà les anarchistes de droite ça n'existe pas, ce sont juste des ultra libéraux qui n'ont rien à voir avec l'anarchisme. L'anarchie c'est Proudhon, c'est Kropotkine et Bakounine pour pères fondateur. L'anarchisme, c'est le combat libertaire. Le combat pour la liberté de tous sans de joug sur ses épaules, sans cravache pour te faire avancer. C'est la réalisation de la liberté de soi, par l'abolition de la propriété qui est le vol, pour que chacun soit égal en droit oui mais pas seulement égal socialement et économiquement, c'est la seule solution pour la pleine réalisation de soi. C'est donc la lutte contre tous les moyens qui pourraient contraindre l'Homme; l’État, la religion, le Patriarcat qui découle des deux premiers. C'est la naissance d'un véritable contrat social où chacun est libre d'adhérer à la communauté, de travailler ensemble à égalité pour le bien être de tous et de rediscuter quand il le faut, de réfléchir toujours sur nos formes d'organisation, sur les décisions à prendre et à venir, c'est la forme la plus parfaite de démocratie grâce au fédéralisme et à la mutualisation de tous. Mais c'est aussi l'écologie, c'est vivre avec notre environnement, non contre la nature, mais avec, pour produire de quoi faire vivre l'humanité sans prendre plus que ce dont on a besoin. Au revoir le mythe productiviste, a-t-on toujours besoin de plus pour être satisfait ? L'anarchie, c'est l'harmonie car comme le disait Élisée Reclus : "L'anarchie est la plus haute expression de l'ordre".

J'ai essayé de faire court mais c'est pas facile

Après oui c'est chacun décide ensemble, tu n'as pas d’État, c'est une société en constant débat c'est vrai mais c'est le seul moyen de rester critique et de ne pas entamer les libertés.

Après y a des règles à respecter pour que chacun vive en communauté et l'adage : "La liberté s'arrête où commence celle des autres" doit être appliqué. C'est pour ça que même dans une communauté ainsi, il doit y avoir un juge de paix pour trancher les litiges et contentieux

Ça paraît utopique, impossible ainsi parce que on pense que l'Homme n'est pas assez bon pour ça, pas assez intelligent peut-être. Mais n'est ce pas cette société qui le corrompt et l'asservi ? Ne peut on pas rêver d'un monde enfin libéré ?

"Cela paraissait impossible, et ils l'ont fait. L'impossible est devenu possible. La simple idée que l'impossible était possible, c'était déjà le premier pas."

Ici c'est plutôt branche anarco-communiste

M : niveau désastre écologique on est arrivé à un point où seul un état fort et puissant peut renverser la situation, qui dit démocratie dit compromis.. qui est laissé de côté dans ce compromis? est ce que l'on peut compter sur la bonne foi de tous pour créer des institutions qui ne vont pas reproduire les inégalités sociales que l'on connaît aujourd'hui? c'est les questions que je me pose quand j'entends parler d'anarchisme, mais encore une fois je ne m'y connais pas trop sur le sujet.

Comment tu l'appliques alors?

oui ça reste très utopique à mes yeux et encore une fois, ça repose sur le compromis, l'idée que tout est sujet à compromis, que la majorité l'emporte sans prendre en compte les dynamiques qui conduisent les choix individuels

A : Un État fort et puissant ? Tu attends un homme providentiel ? De Napoléon à De Gaulle, ce fut un échec. Parce que les citoyens n'ont pas conscience de l'urgence climatique ? L'anarchisme c'est faire table rase du productivisme, c'est produire en majorité local par l'entr’aide, déjà sans le capitalisme et sa surproduction, ses soucis de mondialisation des produits , tu réduis pas mal les soucis d'émission de carbone.

Ça sera plus radical que n'importe quel gouvernement capitaliste.

Mais y a pas de bonne foi à avoir, la question c'est celle des motivations, qu'est ce que tu as à gagner dans un monde où tout est accessible à tous, de façon libre ? Tu n'as plus l'idée d'accumulation, de course à la richesse et de recherche de pouvoir. Le problème de la société, c'est la conquête du pouvoir. Si tu essaies d'avoir le pouvoir, forcément tu voudras le conserver et pour ça tu vas t'allier avec d'autres, ayant le pouvoir aussi pour créer une caste de dominant dont l'objectif est de conserver sa position. Les grands bourgeois sont une société à part avec un très fort entre soi et une entraide importante. Dans une société anarchiste la seule chose que tu gagnes à servir les autres, c'est de savoir que tu agis pour le bien de tous, tu n'as rien à gagner.

Par la discussion, on parle et on décide tous ensemble, à la forme athénienne de la démocratie, il faut penser cela dans une société qui sera habitué au débat et à la discussion où chacun sera un citoyen averti avec bien sûr ces sujets de prédilection mais pourquoi la politique devrait rester un sujet de dominant ? C'est du mépris de classe de penser que chacun ne serait pas doté de raison pour participer directement aux prises de décision. En plus, on est tout de même assez délivré du travail de nos jours pour laisser du temps aux gens pour la réflexion et les loisirs, surtout si le travail est reparti équitablement entre tous.

M : État fort ne veut pas dire état totalitaire, c'est plus la structure étatique qui doit être forte pour intervenir et venir en aide à ses citoyens, le néolibéralisme a mis à genoux les états, et le vocabulaire "d'état" de "patriotisme" ont été récupéré par les démagogues qui profitent de cette crise de l'état, il faut redéfinir ce que c'est le patriotisme c'est faire en sorte que chaque individu a le droit à un logement, un emploi, du temps libre, une éducation gratuite, une santé gratuite.

Les citoyens ont conscience de l'urgence politique mais les 3/4 d'entre eux ne vont pas pour autant remettre en question le système capitaliste qui génère cette crise, c'est même pas consommer local et l'entraide qui va nous sauver à ce niveau.



A: Personnellement ça me paraît être la seule société viable à l'avenir, l'Etat et le capitalisme ont fait leur temps et montrer leurs limites. Ils ne sont pas inéluctables, mais une construction sociale qui doit être dépassé pour le bien de tous et tout simplement pour la survie de l'humanité.

Par contre pas de majorité, les décisions sont prises à l'unanimité alors oui ça pousse beaucoup de discussion, les gens parfois s'engueulent mais c'est le seul moyen d'avoir de vrais discussions et débats, c'est comme ça que fonctionne les fédés anars.



M : Comment veux-tu créer des espaces de discussions sans faire de sélection? la société athénienne était loin d'être égalitaire.

Je suis d'accord avec toi, le problème que j'ai c'est que la prise de décision façon "démocratie directe" est une supercherie pour moi.

A : Pourquoi faire de la sélection ? Je sais très bien, seul les citoyens ont accès à la démocratie tandis que les hélios, les esclaves sont les véritables producteurs de la société athénienne mais cela montre la possibilité de prise de décision collective, parce qu'ils avaient plus de temps libre c'est sûr mais on l'a aussi de nos jours.

M : Comment tu consultes l'ensemble de la population sans sélection? c'est physiquement infaisable.

A : Tu nous proposes du Keynésianisme donc ? Des rustines sur le capitalisme, c'est ce qui nous a conduit à la société actuelle. Des compromis par les gros capitalistes dans une situation de catastrophe suite à leur mauvaise gestion, les crises de surproduction et les spéculations. Pour que ensuite, la crise dépassée, ils attaquent l’État providence et t’asservisses dans une société ultra-libéral. C'est une solution court-termiste et qui va à l'encontre de l'urgence climatique, comment tu peux promettre tout ça sans t'attaquer aux dominants ? C'est impossible et ils empêcheront tout pouvoir de réaliser ça, même si c'est dans l'intérêt commun de tous, ils préféreront conserver leurs privilèges et te voir crever. Tu peux pas rester dans l’État et supprimer le capitalisme, regarde la Russie, la Chine, même Cuba ça ne fait pas rêver. Le pouvoir qui est inerrant à l’État, puisqu'il faut des chefs crée forcément une caste de dominant et qui dit caste dit conservation du pouvoir, dit non plus recherche de l’intérêt commun mais recherche d'un intérêt de classe. Je pense que c'est encore plus utopique de croire qu'on peut faire le changement dans l’État.

En fait, la cellule communautaire est beaucoup plus réduite, elle concerne un quartier, une commune, c'est à dire un nombre d'habitant plus limité. C'est à dire de multiples lieux d'assemblées, fédéré ensemble pour créer une confédération avec des représentants aux mandats impératifs. Bien sûr que oui il faut des échelons de décision mais chacun est porteur de la parole de l'assemblée précédente.

M : Oui ça je suis tout à fait d'accord.

Mais je suis pas d'accord sur l'absence d'une structure étatique, de structures stables qui perdurent avec le temps.

Je vois pas comment "le bien commun" peut tenir/motiver une société à avancer, c'est peut-être une vision pessimiste mais voilà, il faut d'autres formes de motivation.

A : C'est une structure la confédération, une structure stable avec son siège et l'ensemble des représentants, il y aura forcément une mini forme de bureaucratie, comme il y en a dans les fédés anars même si ça ne sera pas leur seule activité.

La survie de notre espèce et sa continuité dans le temps n'est pas une raison suffisante ? Pour moi il a toujours été le moteur premier de nos évolutions.

M : Qui assurera l'équilibre entre les différentes confédérations?

A : Et pourquoi pas une confédération planétaire ?

Avec l'anarchisme, plus de guerre, les seuls conflits seront de l'ordre des idées et les passes d'armes seront des joutes oratoires.

Le monde en constante discussion, c'est au final réaliser le rêve de l'ONU qui est au final fantoche au vu du poids des États et la recherche de l'intérêt particulier sur l'intérêt commun, la realpolitik et la raison d’État n'existeront plus pour justifier l'injustifiable.

T'en as pas marre de voir que ce monde marche sur la tête ? On sacrifie notre planète pour quelques billets verts, l'accumulation de richesse est plus important que d'empêcher des gens de crever de faim. On est totalement illogique on s'auto- sabote et on trouve qu'un monde aussi inégal et violent est normal.

Certains pensent qu'on est l'espèce la plus évoluée pourtant beaucoup de paramètres nous démontrent le contraire.

M : Pour moi l'état est juste un autre niveau, un autre échelon décisionnel/régulateur, il faut pas nécessairement y attacher des valeurs nationalistes, c'est ça le vrai problème de notre société, je reste sur l'idée qu'il faut redéfinir le patriotisme, l'ôter de toute construction historique biaisée et en faire un devoir citoyen, une conscience citoyenne qui dépasse les frontières.

Mais ton idée de confédération planétaire ou de fin de guerre ou d'espèce la plus évoluée viennent contredire tes arguments précédents.

Oui je suis d'accord mais pour moi la solution n'est pas l'anarchisme.

Enfin bref, je pense pas qu'on pourra trouver un terrain d'entente sur ce sujet.

Chaque échelon décisionnel que ce soit une confédération ou un état se peut pas s'auto-réguler, il faut des contrepoids, sinon c'est retour aux dynamiques de pouvoir inégales.

A : C'est plus complexe que ça l'idée d’État, c'est un ensemble bureaucratique qui a pour but d'assurer la domination d'une entité sur une population. Après c'est sur l’État-nation que porte ta critique.

L'anarchisme rejette l'idée de domination et donc inéluctablement rejette l’État.

En quoi je me contredis ?

Y a pas besoin de contre poids si il n'y a plus de pouvoir réel dans ces institutions, elles ne font qu'appliquer les résolutions prises, mandat impératif à chaque fois.

Je pense qu’on méconnaît trop l'anarchie et on la rejette en bloc sans comprendre réellement sur quoi est fondé ce système, après je ne suis pas aussi le plus à même de développer tout le concept, il y a des gens qui ont beaucoup plus de connaissance que moi sur le sujet, je ne suis qu'un jeune anarchiste.

Il ne faut pas s'enfermer dans ce qu'on connaît, comme si l'horizon était indépassable.

Dans tous les cas même si on est en désaccord, je pense que c'est un sujet intéressant de débat.

M : Oui je suis d'accord avec toi, j'ai tout de suite une vision négative de l'anarchie parce que c'est la vision de la société dans laquelle je vis et il faudrait que je lise beaucoup pour vraiment me faire une opinion, merci de m'inciter à le faire en tout cas, même si je crois dur comme fer que je ne serai pas convaincue.

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