« Les vivants et les morts » de Gérard Mordillat, le roman de la lutte

« Les vivants et les morts » est un livre écrit par Gérard Mordillat, paru en 2005 et adapté à l'écran en 2010. Il y raconte une histoire qui pourrait nous paraître banale aujourd'hui. Des ouvriers défendant leur outil de travail, leur entreprise, la KOS, dans une région déjà durement touchée par la disparition du tissu industriel. Une lutte sociale pour la survie de l'emploi.

2005, année de sortie de ce livre, est aussi l’année des émeutes dans les banlieues suite aux décès de Zyed Benna et Bouna Traoré, l’année de l’élection de Laurence Parisot à la tête du MEDEF, l’année du rejet du traité constitutionnel Européen. C’est une année où on parlait déjà déficit, réduction des dépenses publiques, baisse des coûts, privatisation et tout le tintamarre libéral habituel. Il n’y a qu’à consulter le rapport Pébereau1 sur la dette publique datant de 2005.

Tous ces mots qui nous paraissent si banal, recracher chaque jour dans les médias ; des mots comme les autres, des mots de la classe bourgeoise pour cacher la misère sociale qu’elle crée sous des mots si policé.

Première page de couverture du livre "Les vivants et les morts" de Gérard Mordillat © Le Livre de Poche Première page de couverture du livre "Les vivants et les morts" de Gérard Mordillat © Le Livre de Poche

Ce livre, c’est l’écho de la misère sociale. Des ouvriers prêts à tout pour défendre leurs emplois, leur ville, leur vie. « Les vivants et les morts » fait écho à tant de luttes qui ont écumé l'actualité de ces dernières décennies. Un mouvement de disparition de notre production industrielle qui n'a cessé de continuer depuis  ; des régions durablement impacté, des quartiers encore plus paupérisés, des familles en détresse, des suicides de ceux qui sont à bout.

De 1974 à 2020, c’est 2 500 000 emplois qui ont été détruits dans le secteur industriel2.

Ce roman, c'est celui de la lutte, « vivre ou mourir » car les personnages sont bien conscients que si l'usine ferme définitivement, leur chance de retrouver un emploi rapidement ou même durablement est dérisoire. Et sans emploi, comment nourrir sa famille, rembourser son prêt ; comment vivre tout simplement ?

Alors ils luttent, prêt à tout, prêt à faire exploser à la dynamite les machines, leurs outils de travail, pour montrer qu'ils n'ont plus rien à perdre. Ils savent ce qui les attends si ils ne se font pas entendre, on les oubliera, on les laissera de côté et comme d'habitude on prendra les décisions sans eux. On fermera l'usine et on leur donnera le strict minimum.

Ce livre, c'est la conscience ouvrière qui nous est dévoilée. Celle de ses peurs, de ses malheurs, de sa lutte de chaque jour pour la survie. Dans quel monde vit-on pour devoir lutter pour travailler ? Et même pas pour travailler librement, pour soi, non. Pour travailler pour un autre, pour donner sa force de travail à un patron qui s’enrichira sur le dos des travailleurs. Ce dernier ne donnant que le salaire d'airain, celui permettant de survivre et de procréer, et s'octroyant le reste pour lui.

Écrasant l’ouvrier qui est obligé pour survivre de lui vendre sa force de travail et qui ne peut même plus se plaindre de ces conditions, le chômage structurel lui faisant penser qu’il est déjà chanceux d’avoir un travail et qui il se plaint, il finira sur le carreau comme tant d’autre. C’est la précarité et la peur de perdre le peu qu’il a qui le rend docile et serviable aux dominants.

Mais quand il perd ce peu, l’ouvrier devient dangereux et les mécanismes du capitalisme lui promettent des lendemain heureux, une cellule de reclassement, des primes de licenciements et des formations qui lui permettront bien sûr de trouver un travail, en théorie. Art de la fumée pour cacher une vérité dramatique. Élus complice d’une situation qu’il ne maîtrise pas eux mêmes. Le pouvoir économique étant beaucoup plus puissant que le pouvoir politique dit « démocratique ».

Ceci est très bien illustré par l’auteur avec le maire de la ville, Saint-Pré qui se retrouve démuni face à une situation de délitement inexorable qu’il ne peut maîtriser, le national primant sur le local au détriment des populations. Centralisation jacobine, quand tu nous tiens...

Et quand l’ouvrier ose se plaindre, c’est la répression, la violence de la classe bourgeoise dans toute sa splendeur. Les CRS étant leur outil répressif pour faire rentrer les ouvriers dans l’ordre, faire cesser le désordre qu’ils ont eux même causé, n’ayant pas d’autres solutions réelles que celle de la violence à offrir aux ouvriers. Tandis que les chiens de garde n’oublieront pas de stigmatiser les manifestants, ces gens violents qui saccagent et qui pillent, ces ouvriers qui ont oubliés où était leur place et qui en voulant crier Injustice ont été rappelés à l’ordre.

Et ceux qui ne voudront pas y rentrer, seront saisis par la justice de classe qui leur fera payer « le prix du sang », de leur sang dont ils osaient maculer la chaussée pour se défendre contre l’asservissement, contre le désespoir, contre la main du destin maniée par la bourgeoisie.

Un ouvrier sera mis en garde à vue, traîner devant un tribunal, jugé et parfois emprisonné, très souvent condamné. Alors que les patrons, les responsables de l’entreprise qui sacrifient ces ouvriers, leurs emplois sur l’autel du profit et de l’actionnariat, que risque-t-il ? Une petite tape sur les doigts ? Une réduction des aides qu’ils perçoivent très largement, leur profit étant en parti supporté par l’État ?

Même pas…

L’État est complice. Quand ces entreprises ne tiennent pas leurs promesses, elles ne risquent rien et l’État ne fait rien contre cette politique. Il n’y a qu’à constater les aides alloués aux CAC40 ces dernières années, tel le CICE ayant coûté des milliards à l’État pour relancer l’emploi mais ayant servi à augmenter les marges de l’actionnariat au sein des grosses entreprises3.

Gérard Mordillat l’illustre très bien. La KOS, l’entreprise, a été largement aidé pour redémarrer suite à sa fermeture et au rachat par un groupe allemand de l’usine en échange d’un maintien de l’emploi durant 10 ans. Malgré ça, quelques années plus tard, ils décident d’un premier plan social avant de liquider définitivement l’usine.

« Les vivants et les morts », c’est l’histoire de la lutte ouvrière, de sa violence, du désespoir qui est mobilisateur comme l’exprimait déjà Balavoine dans les années 80 devant Miterrand.

C’est le rappel de la violence symbolique de la classe bourgeoise, une violence beaucoup plus diffuse mais meurtrière que la violence du prolétariat. Quelques vitrines cassées, du mobilier urbain dégradé, qu’est-ce que c’est à côté du suicide et du déchirement familiale causée par la précarité, le chômage et la pauvreté ?

Image tirée de la série "Les vivants et les morts" de Gérard Mordillat © Arte Image tirée de la série "Les vivants et les morts" de Gérard Mordillat © Arte

Le plus malheureux, c’est reconnaître tant de lutte qui ont émaillé l’actualité de ces dernières décennies.

Dix ans après la fermeture de l'usine Continental à Clairoix4, c'est 14 suicides et 300 divorces, et toujours 1 conti sur 2 inscrit au pôle emploi.

De nos jours, la fin d’une usine, c’est la fin d’une vie.

Il a été reconnu le caractère illégal de ces licenciements par la justice. Des licenciements qui ne sont pas causés par des difficultés économiques mais pour augmenter le profit de quelques uns.

Des vies sacrifiés pour une poignée de billets verts. Voilà la triste réalité du capitalisme.

Et ne parlons pas de tant d’autres luttes, de Whirlpool à Amiens en passant par Goodyear, ce ne sont pas des faits anecdotiques mais un mouvement global de désindustrialisation au profit des pays de l’Est ou de l’Asie, pour profiter d’une main d’oeuvre moins coûteuse et plus docile.

Découvrir « Les vivants et les morts », c’est découvrir la misère ouvrière, c’est comprendre leur lutte.

Vous pouvez retrouver cet ouvrage pour 9,70 € sur le site livre de poche ou la série sur la boutique d'Arte au prix de 14,99 €.

Sources

1. https://www.vie-publique.fr/rapport/27888-rompre-avec-la-facilite-de-la-dette-publique-pour-des-finances-publiqu

2. https://www.franceculture.fr/emissions/la-bulle-economique/la-desindustrialisation-a-la-francaise

3. https://www.lanouvellerepublique.fr/a-la-une/cice-une-mesure-tres-chere-pour-des-resultats-mediocres

4. https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/oise/il-y-10-ans-commencait-combat-syndical-conti-1653380.html

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