NORD LAOS - SING, PARADIS PERDU.

Fragilisés par l’arrivée massive des backpakers, certains villages du Laos ont perdu leur identité et leur dignité. Muang Sing, au nord, n'est pas en reste.

nouvelle-exposition-nouvelle-exposition-rotation-dedscn2727 © Elia Imberdis nouvelle-exposition-nouvelle-exposition-rotation-dedscn2727 © Elia Imberdis

 En 98, "Sing", comme la plupart des villages laotiens, vivait au rythme du bus retardataire et des échoppes obscures, éclairées à la bougie, pas plus grandes que des armoires, où l’on trouvait le strict nécessaire, des tongs, des épingles à nourrices, du savon brun et des cuillères en métal, fabriquées avec les carcasses des bombardiers américains. L’air tiède, y était alourdi  par la pluie et ses fortes odeurs : le sang des buffles servi à la louche, le nuoc mân macéré et le phô, la soupe chaude servie dans des bols que l’on serrait entre ses mains,  côte à côte avec les timides Yao . Fascinés par la beauté des paysages et l’authenticité des lieux on rêvait de s’installer dans une bicoque de bambous assemblés par des lianes, se nourrissant de riz gluant, de la somnolence et de l’état d’esprit ambiant.  Il n’aura fallu que cinq ans pour constater que  « Sing » était devenu un second Golden Triangle thaïlandais, même si les touristes ne s’y font pas encore photographier en costume ethnique, comme à Chiang Maï.

Depuis que "Sing" figure dans les guides en tant que "spot ethnique", les cybercafés et les baraques de locations de vélos ne désemplissent pas. A la nuit tombée, le bus en provenance de Luang Prabang, largue sa cargaison de routards, exténués par les inévitables pannes et les douze heures de nids de poules.  Le long de la rue principale, les lumières des guesthouses, semblables à des stands de foire, attirent les backpakers comme des mouches.

 

L'opium du peuple.

Torse nu, les bras tatoués, le regard fixant le marigot vibrant de moustiques, l’étranger est affalé sur une chaise, devant son bungalow. Une semaine qu' il ne bouge que pour aller dealer sa boulette d’opium entre les allées boueuses du marché du matin de Muang Sing : une dizaine de baraques bancales en tôle, où les minorités en tee-shirts délavés « I Love New York »  viennent vendre leur maigre récolte.

D’emblée, il faut apprendre à esquiver le regard déluré des femmes Iko qui s’enrichissent à vue d’œil et se font remplacer leurs dents laquées par des dents en or. Très vite, elles ont appris à distinguer leur proie : le « falang » - l’étranger naïf, tout frais débarqué – à qui elles ne soutireront que quelques kips en échange d’un bout de tissu brodé - du vrai toxico, au regard perdu,  avec qui elles négocieront au mieux : un voyage jusqu’à leur village où  il pourra se noyer dans les vapeurs d’opium avec les hommes de la tribu.

Des projets de grandes envergures se chargent de donner le coup de grâce : Là ou les populations attendent depuis des années la réfection des routes impraticables en saison des pluies, la Banque asiatique de développement finance la construction d’une autoroute de 3000 kilomètres, qui  reliera Pékin à Singapour. Une nouvelle Transamazonienne qui livrera prochainement aux exactions, au tourisme de masse, à la prostitution et au sida, l’une des zones les plus préservées et fragiles du Triangle d’Or laotien. Déjà, à côté des pelleteuses,les cabines des camions chantiers sont utilisées pour les passes.

Cap plus au nord, là où le soleil "caresse les maisons".

Pas d’autre choix que de prendre une piste au hasard. La pluie a déjà creusé de profondes ornières. Dominant un à-pic vertigineux, la voie se transforme vite en véritable toboggan s’élançant vers d’autres versants abrupts, disparaissant d’un coup dans la végétation, pour réapparaître à l’approche d’une rivière dont la traversée annonce la énième vallée, habitée par une nouvelle ethnie.

Le pick-up tient bon, malgré la dizaine de Hmongs assis à l’arrière du fourgon avec leurs chargements de bambous, leurs arbalètes et leur khêne (l’orgue à bouche) . Comment ne pas être respectueux de ces silhouettes fragiles croisées sur les pistes, courbées sous le poids des fardeaux, de ces visages burinés, de ces regards usés par les incessantes migrations provoquées par les déforestations ? Plus de 150 ethnies sont recensées au Laos.  Mais c’est dans ce no’man’s land ancestral frontalier de la Chine, du Myanmar et de la Thaïlande que vivent les plus irréductibles :  les Thaïs noirs,  Akhas, Hmongs, Lantens,  Pannas, Yao, Lolo, Sila, Houni, Ho, Kho, iko etc…. une vingtaine d’ethnies,  parlant toutes une langue différente et possédant leur propre culture.. Les ethnologues sont en désaccord sur leur origine exacte, bien que la plupart viennent de Chine, d’où elles ont été chassés au début du siècle.

dscn2964 © Elia Imberdis dscn2964 © Elia Imberdis

Au fil des heures et des minorités transportées de villages en villages, on apprend à identifier les Hmongs blancs en guêtres noires sous leurs jupes plissées, les femmes Yao et leurs boas de laine rouge, les Thaï Kho blancs en caracos bleus qui vivent au-dessus de leurs cercueils, installés sous les maisons. Les vieilles femmes Lao Theung, fumeuses de  pipes, gardiennes des jarres d’alcool de riz. Dans le creux des vallées apparaissent des paysages de création du monde : des huttes sur pilotis éclairées la nuit par des brasiers. Et des éléphants errants, abandonnés par leur cornac, faute d’argent pour les nourrir.

Peu à peu, le Toy se vide de ses occupants, les villages se raréfient . La piste n’est plus qu’un couloir cerné par la végétation, sans horizon, sans aucune présence animale (les cochons noirs annoncent toujours un village). Faut-il rebrousser chemin ? Impossible de faire marche arrière, à moins de débroussailler à la machette pour pouvoir effectuer un demi-tour.

La multitude de miroirs qui étincellent au loin sous le soleil couchant nous encourage à poursuivre. Il s’agit de coiffures portées par les Akhas, brodées d’éclats de mika piquées de clous en argent, cousues des piastres de l’ancienne Indochine. A notre approche,  les femmes effrayées, détalent, cherchant désespérant une issue, se heurtant d’un côté, à la carrosserie et de l’autre à la jungle, infranchissable. Puis, rassurés par les hommes elles montent avec eux à l’arrière du fourgon.  Dans une envolée de rires et d’effusions de joie, nous atteindrons leur village, planté  là-haut,  tout près du ciel, puisque comme le veut la coutume, les Akhas vivent toujours au sommet d’une montagne afin que « le soleil puisse caresser leurs maisons ».

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