MADAGASCAR. "CHEZ ZAZA" du CROCO-CLUB.

Zaza est tenancière d'une cabane en planche à l'enseigne du Croco-Club. Un bar "de l'oubli" pour les trimards de l'usine sucrière et l'unique dortoir pour les voyageurs de passage à Namakia. Atmosphère.

 

chez-zaza © Elia Imberdis chez-zaza © Elia Imberdis

 

 

La  traversée se fait à bord du Baobab. Un ferry bon pour la ferraille qui crache ses passagers sur la plage, au milieu des troupeaux de buffles. Baluchons, volailles et cercueils enveloppés de draps blancs ondulent au-dessus des têtes.  Le but : arriver dans les premiers à l’orée  de la piste pour Namakia et prendre d’assaut les taxis-brousses  avant la nuit. Les moins chanceux dormiront sur la plage.

Le plus dur reste à faire : 80 kilomètres de piste de latérite truffés de nids de poules, dévorée par les cactus et les épineux. Six à huit heures ne sont pas de trop pour rejoindre Namakia en saison sèche. Les jantes et les pistons des camions ayant rendu l’âme dans l’enfer de la piste servent de cales pour les étals des marchés. Les pneus sont lascérés en bracelets porte-bonheur. Un produit qui se vend bien, car dans la province de Mahajanga, la peau d’un Sakalava, l’ethnie qui peuple la région, ne vaut pas plus cher que celle d’un crocodile.

La peste et le choléra sévissaient encore il y a une dizaine d’années et le paludisme attaque toujours sans relâche les plus faibles, venus tenter leur chance dans les mines d’or, de saphir, de grenat et de rubis. Cet Eldorado confidentiel est volontairement « oublié » par le gouvernement qui le prive de toute voie de communication afin d’éviter les extractions et les constructions sauvages. Pas question de faire de cette région un autre Ilakaka, la mine du Sud  surnommée capitale du saphir. Ce trou béant comptait  moins de dix cahutes il y a cinq ans. Plus de 200 000 personnes y grouillent aujourd’hui, sans foi ni loi, mais unies par la même devise : « Plutôt Ilakaka que les bidonvilles de Tana ».

 

"La Sucrière", poumon de Namakia.

Namakia et son usine sucrière. C’est dans ce trou que vit Zaza, tenancière d’une  cabane en planche à l’enseigne du Croco-Club. Un bouge tapissé de satin rose et de crocodiles empaillés par ses soins. Dans l'obscurité du lieu, les bestioles  « ondulent» sous les feux des projecteurs et les paillettes de la boule de dancing. A part une ruine coloniale suintant d’humidité, squattée par des militaires ivres-morts, l’arrière salle du Croco est le seul endroit possible pour passer la nuit à Nanakia, après 10h de piste. C’est aussi l’unique bar de l’oubli pour le trimards de l’usine. La discothèque, déserte comme tous les soirs de la semaine, crache pourtant ses décibels dès le coucher du soleil jusqu’à plus d’heure : du zouk gasy et du rock sixties, à faire trembler les baraques de fortune agglutinées autour de la sucrière, poumon de Namakia.Ce monstre de fer rongé par la rouille est une bénédiction pour les habitants suspendus à  la sirène qui hurle chaque nuit pour la rotation des équipes. Quand elle s’arrêtera, elle renverra plus de cinq cents Sakalava dormir dans des cartons, le long de la voie ferrée de Tananarive, à la merci des rats.

 

img-4472 © Christian Milcent img-4472 © Christian Milcent

 

 

Le Croco c’est toute la vie de Zaza et celle de son compagnon ; un type en treillis qui traque l’animal de nuit au fusil à lunettes dans les marigots puis les aligne, le ventre en l’air, pattes écartées, sur le toit de tôle ondulé. Les charognards enlèveront le plus gros avant l’empaillage. Une fois recousus, Zaza se charge ensuite de les vernir au pinceau et de choisir au marché du matin parmi les billes de verre destinées aux enfants la couleur et la grosseur des calots qui simuleront le mieux les yeux, dans les orbites de l’animal. Comme le dit Zaza : "un croco ça paie l'électricité, pour plaire, il faut qu’il ait de l’expression. ». 

 

ile-chez-les-pe-cheurs © Christian Milcent ile-chez-les-pe-cheurs © Christian Milcent

Derrière l’usine, des wagonnets acheminent les sacs jusqu’au port au Sucre. La meilleure façon de rejoindre son cousin pêcheur qui vit sur l’île d’Ampitsopitsoka, d’après Zaza. On y grimpe et l’on fini sur le quai, entre les carcasses de rafiots déglingués. Là, il faut négocier une pirogue auprès d’un pêcheur pour remonter la rivière Mahavavy. Deux heures d’un périple silencieux, à peine troublé par le clapotis des rames et les cris des oiseaux.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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