CUBA BLUES ( I)

Cuba a changé. En bien ? Pas pour tout le monde. La frénésie touristique enrichit les investisseurs étrangers et les cubains de Miami. En marge, survit un monde urbain et rural n'ayant aucun accès à la manne touristique. Retour sur le Cuba d'avant, solidaire, généreux et authentique, pour une leçon de récup et de débrouillardise, à l'attention des adeptes du "vivre autrement".

Centro Habana. © Elia Imberdis. Centro Habana. © Elia Imberdis.
Vieja Habana (quartier touristique en rénovation) © Elia Imberdis. Vieja Habana (quartier touristique en rénovation) © Elia Imberdis.
Centro Habana. © Elia Imberdis. Centro Habana. © Elia Imberdis.
Centro Habana. © Elia Imberdis. Centro Habana. © Elia Imberdis.
 

LES RENDEZ VOUS DE LA HAVANE

 La Havane ne se visite pas, elle se vit, se respire, s’écoute, se danse, se discute, se comprend. Elle ne supporte pas qu’on se contente de la parcourir méthodiquement comme un musée ; de la Bodeguita Del Medio au bar de la Floridita, de la Plaza de Armas à la Maison d’Hemingway et vice-versa. Elle a autre chose à dire de bien plus important : elle résiste, vit intensément, se défend, se débrouille et finit tant bien que mal par manger à sa faim. C’est dans ses rues qu’on apprend tout. A pied, en « chameau » (ancien bus soviétique), en side-car, en bus de la RATP, en taxi officiel ou non, tout est possible . Seul impératif : avoir du temps.

Bien sûr, le plus tentant, c’est de faire du stop comme les cubains et d’arrêter une voiture (un particular, repérable à la plaque), et de préférence une belle américaine des années 50, vestige de l’avant-Castrisme. Elles font d’ailleurs partie du patrimoine national et sont interdites à l’exportation. Comme le précise le propriétaire d’une superbe Chevrolet turquoise rue Obispo : « c’est un modèle de 1953, rafistolé avec les moyens du bord. Elle démarre au tournevis. « Quand ils sont partis, les « yankee » n’ont pas laisser les clés, et des clés à Cuba, on en a pas !». Coût de la balade : deux dollars pour la journée, musique cubaine et adresses secrètes en prime ! Dans un crissement de pneu, bien connu des amateurs de polar, la « star 50 » s’élance et épouse le « Malecon » ( le boulevard de la mer) : une courbe parfaite d’environ six kilomètres, bordée de maisons coloniales, rafraîchies de couleurs pastels (un stock de peinture offert par l’Italie) . Le ciel est bleu comme prévu, il n’y a plus qu’à fermer les yeux et se laissez bercer par la radio et les rythmes qui s’en échappent : ceux de « El Paulito y su elite », le groupe de salsa du moment, qui se produit souvent au Palacio de la Salsa, adulé par les cubains..

 

L'important : résister, tenir le coup, faire face à l'embargo !

Ca y est : vous êtes enfin à La Havane. Déglinguée, en perpétuel chantier . Fondée par les colons espagnols en 1514, la vieille ville figure pourtant sur l’inventaire du Patrimoine de l’Humanité, définit par l’Unesco ! Mais les cubains n’attendent plus. Ils restaurent avec des matériaux de récupération. Leur préoccupation : réussir l’impossible avec rien  : comme ses pêcheurs qui traquent le barracuda de nuit pour améliorer l’ordinaire et qui rentrent avec leur barque de fortune sur la tête  : des chambres à air de camion...

La Chevrolet vire à gauche. Calle Emperado, Obispo, O’Reilly ? Peu importe, la première rue venue sera la bonne. Descendez de voiture et continuez à pied, le nez au vent. Derrière les lourdes portes des maisons, les manucures se penchent sur les mains des créoles et les coiffeurs posent des bigoudis contre des poulets !

A deux pas de la cathédrale, au fond d’une cour, , dans son deux-pièces, Margarita a dressé la table pour dix. Au menu : boudin de porc, bananes frites et turron de coco (barre de noix de coco râpée). Deux dollars par personne. Une misère pour l’étranger, une fortune pour un cubain (un très bon salaire vaut à peine dix dollars)...Margarita tient un « paladare » (un restaurant privé). Tolérés par le gouvernement, l’on en dénombre plus de 400, du plus modeste au plus luxueux, souvent situés dans de somptueuses maisons coloniales, comme « El Amor » dans le quartier du Vedado où l’ on est reçu dans des salons baroques, et l’ on dîne à la table familiale sur des nappes brodées, à la lueur des bougies (nombreuses coupures de courant).

Ainsi vit La Havane, de plus en plus débrouillarde et combinarde.Une véritable société secrète s’y développe, alimentée au goutte-à-goutte, par le tourisme. « Il faut faire vite, inventer, imaginer pour survivre et tenir le coup face au blocus américain. Heureusement, notre patrimoine est extrêmement riche, et notre survie dépend en majeure partie de sa mise en valeur» reconnaît une responsable de la maison de la culture. Inutile de le dire. C’est ce que l’on constate, éberlués, à chaque pas, à chaque minute passée dans la vieille ville, où selon Eusebio Leal Spengler, l’historien chargé de la rénovation de La Havane : tous les styles architecturaux se côtoient : gothique-espagnol, baroque et néo-baroque créolisé, style mudejar ( arabe) et façades néo-classiques du plus pur style new-yorkais. Comment le regard peut-il éviter de se perdre, de se troubler devant tant de beautés exhumées de l’oubli. Vitraux, sculptures, fontaines, patios, jalousies, loggias, boiseries à profusion, laissent le visiteur les bras ballants et frustré, tant il aurait envie d’ en profiter plus longtemps. A moins de s’offrir pour une nuit l’un de ses hôtels mythiques, comme l’Inglaterra, Le Plazza, Le Présidente, ou le nec plus ultra : le Nacional, ce palace mythique qui a hébergé Churchill, Marlon Brando, Eroll Flyn.  Mais que ceux qui n’ont pas les moyens, se rassurent. Ils peuvent se contenter d’aller y boire un mojito en terrasse, et de préférence au coucher du soleil avant d’aller dormir dans un couvent, véritable chef d’œuvre du 18è siècle, en plein cœur de la capitale, tout près de la Plaza de las Armas, pour le prix d’une nuit dans un Formule 1. Les anciennes cellules monacales viennent d’être repeintes et transformées en chambre. Bien sûr, les ventilateurs sont capricieux, mais l’on va se rafraîchir près du puits, dans le jardin tropical aux essences rares du patio intérieur. Pour que ce lieu puisse survivre, il doit rester secret, comme des tas d’autres, que l’on déniche toujours, pour peu que l’on soit curieux. Comme les « sabados de la rumba » (les samedis de la rumba), qui ont lieu dans une salle du quartier du Vedado, où vous emmèneront tous les vélos-taxis de La Havane. La musique entraîne les danseurs, toute génération confondue, devant les aficionados, dans une fièvre à laquelle il est difficile de résister.

Un rendez-vous bien plus authentique semble-t-il qu’au Palacio de la Salsa, l’ancienne discothèque de l’hôtel Riviera, (un palace très fifties où rien n’a bougé depuis les années 50. Ni l’ameublement, ni la piscine, ni son plongeoir pour play-boys). Et c’est aussi l’avis de  Jésus , le lecteur de chez Partagas, (la célèbre fabrique de cigares), qui s’y connaît dans les passions populaires et  l’âme cubaine , depuis le temps qu’il lit du Stendhal et du Victor Hugo à la demande, perché sur son bureau face aux cigarières : «pour les cubains, la musique et les livres c’est la vie, si on leur enlève, on leur enlève la vie ! »

 

LES NUITS DE SANTIAGO

C’est au sud de l’île, et à Santiago que l’on change réellement d’époque, pour peu que l’on loge au centre de cette ville baroque, que l’on y arrive de nuit et que l’on saute dans un vélo-taxi, (deux fauteuils soudés derrière un cadre de vélo), pour la visiter de fond en comble. A la force des mollets, mais fou de joie à l’idée de vous faire connaître sa ville natale, votre cycliste vous emmènera dans l’obscurité de la ville, privée quasiment d’électricité, de palais en palais, ouverts aux quatre vents, révélant des salons en acajou d’époque coloniale, des peintures de maîtres, des psychés et des marbres sculptés, éclairés par les loupiotes vascillantes des lustres en cristaux de Bohême.

Mais c’est en grimpant sur la terrasse du Casa Grande, le plus bel hôtel de Santiago que la ville se révèle dans toute sa splendeur. De la haut on domine le Parc Cespedes, ses réverbères, ses bancs, l’ange de la Cathédrale, que l’on toucherait presque du bout des doigts ..les toits de tuiles et les balcons ouvragés des anciennes maisons de planteurs. Et sans le vouloir l’on plonge aussi dans l’intimité de la nuit tropicale : les appartements s’abandonnent au regards indiscrets. Un artiste s’est endormi dans son rocking-chair, cigare au coin des lèvres et pinceau à la main. Une créole se fait minutieusement les ongles. Un couple danse sur le fameux « Son », la musique cubaine authentique, née à Santiago au 18è siècle, un rythme qui a donné naissance à la salsa. En redescendant, l’ascenseur mène direct au bar du Casa Grande. Un café serré s’impose, confortablement assis dans un fauteuil en rotin, face à la rue, à ses rumeurs, à ses groupes d’hommes, des jeunes, des vieux qui discutent politique critiquant l’embargo américain, l’abandon brutal de la Russie. Certains croient au tourisme, tout en refusant ce qu’il entraîne, la prostitution de leurs femmes. Il faut voir dans les halls des grands hôtels, ses sexagénaires bedonnants, triomphants parce qu’à leurs bras s’accrochent des filles endimanchées, trop jeunes pour eux. « Montecristo, Montecristo, » murmure un vendeur, de table en table, en découvrant furtivement des cigares de gros calibre cachés dans un sac. « Méfiez-vous » aurait dit Jésus, de chez Partagas, « ce ne sont pas des « puros », (les vrais cigares cubains, roulés à trois feuilles), mais du mélange pour touristes.

 

S’il vous sent attentif et encore plus curieux de sa ville, votre cycliste vous emmènera au premier étage d’une vieille demeure confidentielle, gérée par Sonia : le « 1900 ». Le rendez-vous des buveurs professionnels de daïquiri ou de mojitos « à la cubaine ». A savoir : sans eau, ni excès de glaçons, qui gâche le meilleur des rhums. Ici le temps s’est arrêté, ici, la lumière n’entre pas. C’est une machine à rêve....Seules les effluves du port, de cargos et de pétrole, qui brûle au fond de la baie, pénètrent jusque dans les salons feutrés. On est loin, très loin, mais votre cycliste vous attend pour attaquer, en roue libre la descente de la Calle Aguilera, et justement, jusqu’au port. L’air du large rafraîchit la chaleur de la nuit. Les ombres massives des édifices et des entrepôts datant des colonies, de la vieille fabrique de cigares abandonnée aux façades ocres, rongées par les embruns, vous plongent dans une véritable atmosphère de thriller. Sous un bouquet d’ arbres, se tiennent les taxis-mulets qui de jour, dans une carriole brinquebalante peuvent vous conduire jusqu’au cimetière Santa Ifigenia : la dernière demeure de l’aristocratie coloniale et des héros du 26 Juillet, morts pour la Révolution. Drôle de promiscuité !

 

UNE VILLE FAR-WEST NOMMEE BARACOA

On quitte toujours Santiago avec regret, surtout quand on file vers l’inconnu.

Mais il se trouve que la route qui mène à Baracoa est exceptionnellement belle et émouvante. En effet, pendant plus de quatre siècles, Baracoa (la première ville fondée à Cuba en 1512), était coupée du monde. Elle n’était accessible que par bateau. La route, ouverte depuis 1964, sinue entre mer et collines, falaises abruptes et villages de pêcheurs aux toits de palme.

On pénètre dans la rue principale de Baracoa comme un intrus, dans un monde figé qui s’est arrêté de vivre dans les années soixante, et dans un décor de far-west. Des maisons coloniales en bois et à colonnades surplombent de trois marches la rue José Marti, gagnée par les touffes d’herbe et sillonnée par d’insolites engins roulants. A Baracoa, il suffit de s’asseoir sur le bord du trottoir pour regarder les gens passer. Le spectacle est dans la rue. Tout ce qui roule, trotte ou marche est bon. Une carriole tirée par trois chêvres guillerettes menées de main de maître, traverse la rue Maceo. La Lada limousine de Nildo, le seul taxi officiel de la ville, qui sert aussi de corbillard, stationne devant le grand magasin à l’enseigne « Las Novedades ». Impossible de le rater, il a été bricolé à partir de deux Lada, mises bout à bout. Les taxis-mulets officiels chargent les passagers pour un peso par personne. Montés à cru, les petits alezans nerveux portent les cow-boys de retour des champs et les vélos chinois, qui grincent dans les virages, les mères de famille et leur progéniture.

Aucun risque de se perdre à Baracoa. Il y a deux grandes rues, un Malecon (le front de mer), une place des carrioles, et une vingtaine de passages et de ruelles. C’est tout. Mais c’est beaucoup, car une journée ne suffit pas pour tout voir. Les habitants sont trop chaleureux, et ont trop de choses à raconter. Il n’y a qu’à parler à Tomas, le barbier, à Huatey, le réparateur de pneus, à Madeleine, la décortiqueuse de noix de coco, à Antonio le photographe, à Emiliano, le sosie du Che, à Yaralis, 9 ans, la reine du Hula hoop ! à Liberato, le bedeau de la cathédrale, qui prend la pose plutôt plusieurs fois qu’une, devant la croix rapportée par Christophe Colomb le 28 octobre 1492.

Et puis il y a Antonio, qui ressemble à Yannick Noa, mais qui a du sang d’indien Taïnos dans les veines. Il vous apprendra que les derniers survivants taïnos de Cuba, vivent toujours dans les environs du côté de Yara. D’ailleurs, « Hatuey », le premier héros indien qui s’opposa à la colonisation et au génocide de son peuple, a sa statue devant la cathédrale et sur les étiquettes de bière locale.

A la demande, Antonio met en scène, dans la petite cour de la Maison de la Culture, une démonstration de danses rituelles et un simulacre de « santeria » un rite cubain, semblable au vaudou haïtien. Fier de ses origines Antonio entend bien préserver la culture de son peuple. Même si, à la fin du spectacle, il troque son pagne contre un jean pour aller danser la salsa au bar de la Galerie d’Artisanat où le portrait de John Lennon, plus vrai que nature, côtoie les toiles du Che et du poète révolutionnaire José Marti.

 

GUARDALAVACA, UN NOUVEAU PARADIS ?

 Pas la peine d’évoquer Guardalavaca à Baracoa. Personne ne connaît cette station balnéaire, créée de toutes pièces sur la côte Nord-Est. Il y a longtemps qu’à Guardalavaca, « garde la vache » en espagnol, il n’y a plus de vaches dans les champs. Mais des touristes, sur des kilomètres de sable blanc. C’est praît-il les débuts d’un novueau Varadero, la fameuse station balnéaire située au sud de la Havane. A « Guarda », les complexes hôteliers construits à la hâte par les investisseurs étrangers, se succèdent à qui mieux mieux sous les palmiers, au bord des eaux bleu azur ou turquoise. Au programme : plage, piscine, bronzages, buffets à volonté, jeux, animations variées et discothèque. . Si vous êtes en « tout-compris » votre bracelet fluo scellé au poignet, en sera la garantie durant votre séjour. Bien sûr vous pouvez vous évader de ce paradis clos et gardé, pour explorer les alentours sur une Mobylette de location. Perdre une demi-journée de bronzage pour aller à Banès, ça vaut vraiment le coup !

 

BANES, une cité figée dans les années 50

 Les routes cubaines nous réapprennent la solidarité. Les files quasiment ininterrompues de travailleurs à pied, d’écoliers en quête d’un moyen de transport pour rentrer chez eux, même à dix heures du soir, font inévitablement réagir. On se pousse, une poignée grimpe dans le bus. Malgré les épreuves tous affichent une incroyable gaieté. Accompagnés par les maracas et les guitares d’un groupe de jeunes musiciens, on s’accroche dans les virages et on reprend en choeur, non sans émotion, les plus grands classiques cubains « Hasta siempre Commandante Che Guevara », « Guantanamera » ou « Lagrimas Negras ». Le ton est donné, jusqu'à Banès. Un vrai cul-de-sac et un vrai décor de cinéma grandeur nature, qui aurait pu servir au tournage de La fureur de vivre, dans les années 50.

On imagine très bien James Dean avec sa bande, et les jeunes filles aux jupes empesées, juchées sur la capot des Buicks rutilantes devant l’imposant cinéma Art déco, bleu ciel délavé de la Plaza Marti. Il suffit de remonter la rue principale, tourjours nommée « Main Street », pour que l’illustion soit totale. Des vélos américains G .C Higgins, couleur vert pomme ou rose bonbon, ont repris du service ; En face de la poste, un disquaire expose toujours des 33 tours de Nat King Cole, Elvis Presley, Franck Sinatra, Chuck Berry, Little Richard, Bill Haley ! On se frotte les yeux... Vous voulez les écouter ? Pas de problème, le réparateur de juke-box n’est pas loin, à côté d’un bazar qui expose toujours ses stocks de chemises hawaïennes sur des mannequins de type européen, graves et pâlichons.

 

 

 

 

 

 

 

 

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