ESPAGNE : LA SIERRA DE GUARA, EXODE ET METAMORPHOSE.

La Sierra de Guara aux paysages époustouflants a subi l’exode rural, laissant derrière lui d'émouvants témoignages de la vie rurale. Des vététistes bronzés et musclés, plus attentifs à leurs performances, passent aujourd'hui devant, sans jamais s’arrêter. Restent les mordus de la Sierra pour qui une bonne partie reste inexplorée.

Eglise abandonnée © Elia Imberdis Eglise abandonnée © Elia Imberdis

 

Les maisons de la sierra de Guara se sont fermées les unes après les autres. Ceux du village de Bara attendirent que le seigle mûrisse pour partir. Ils le vendirent à Biescas, le bourg voisin, en même temps que les brebis et quelques vieux meubles. Tout ce qui pouvait rapporter un peu d’argent fut liquidé afin de commencer une nouvelle vie dans le bas pays ou à Huesca, la capitale de l’Aragon, et un matin, avant le jour, ils chargèrent sur la jument ce qu’ils purent et ils s’éloignèrent silencieusement dans la montagne en direction de la route. Les vieux qui s’accrochent à leur terre s’en souviennent encore : l’exode imparable se fit lentement, à partir des années 50, puis, d’un seul coup, une quinzaine d’années plus tard, ce fut la débandade. Les gens prirent conscience de leur pauvreté et de la dureté du labeur... Personne ne revint jamais.

Aujourd’hui, dans ce paysage époustouflant de canyons, de gorges, de rapides et de piscines naturelles, subsistent des villages fantômes, telles des coulées de lauzes et d’ardoises glissant vers les rivières Ara et Cinca : des murs écroulés et des toitures éventrées, des portes arrachées, des bâtiments entiers pris d’assaut par les ronces, tandis que d’autres hameaux sont encore intacts, pleins de défi.

Les familles de retour au pays pour les vacances regardent leur village sans un mot. Certaines contemplent de loin les charpentes vermoulues, les toits cintrés et les clochers qui se dressent encore sur les églises en ruine. Les autels sont toujours jonchés de fleurs séchées, de débris de perles provenant des couronnes et de lambeaux de chasubles laissés par superstition. D’autres s’aventurent au plus près de leurs souvenirs et pénètrent dans leur maison encore debout. Un silence épais inonde chaque pièce, chaque chambre. Dans la cuisine, un almanach de l’année 1974 ne tient plus que par un clou, planté dans l’oeil d’une belle Andalouse. Près d’un poêle, quelques boulets de charbon traînent sur le sol, à côté des pages déchirées d’un cahier d’écolier, celui d’Elena Garcia Lopez, 7 ans et demi, 6 sur 10 à sa dictée, le 12 avril 1970.

Leur berger décédé, les bêtes ont regagnées les sommets.

Des vététistes bronzés et musclés, plus attentifs aux dénivelés et à leurs performances qu’au paysage, passent devant ces villages sans jamais s’arrêter. Ils ne savent pas qu’ici on se cache derrière les murs, fusil armé et couteau à portée de main, pour traquer le sanglier. Les animaux sauvages se sont habitués à l’abandon des hameaux et à leur tranquillité. Après leurs ripailles, ils rôdent dans les rues envahies par les ronces et les orties, à la recherche d’un peu d’ombre ou des quelques gouttes d’eau qui suintent de fontaines rongées par la rouille. Des troupeaux de chèvres sauvages, qui pourraient passer, de loin, pour des animaux préhistoriques, fréquentent aussi les lieux. Leur berger décédé, les bêtes ont repris leur liberté. Du coup, leur morphologie s’est adaptée à ce nouvel environnement. Leurs cornes se sont développées anormalement pour le combat, leur pelage qui traîne jusqu’au sol s’est aussi étoffé pour lutter contre le froid. Leurs sabots ont poussé et se sont recourbés comme des griffes, pour s’accrocher à des terrains de plus en plus escarpés afin d’échapper aux nombreux prédateurs, entre autres loups et ours, de la sierra.

De parc naturel en 1990, la sierra de Guara est passée au statut de parc d'attractions. Des villages comme Rodellar se sont métamorphosés en bases de loisirs, grâce au tourisme vert, au canyoning, au rafting, à la spéléologie et à l’escalade. Epiceries, cafés, gîtes font revivre les vieux bâtiments, (pas toujours dans le respect des lieux) drainant en été des hordes de mutants en short moulant, gilet gonflable et casque aérodynamique. Ces foules d’un nouveau genre ne s’embarrassent guère de nostalgie et restent impassibles devant les vieux bergers au béret vissé sur le crâne, qui s’assoient au coin du feu après la soupe et s’endorment très tard parce que, disent-ils, ils ont « toujours en tête » les bruits sourds que font les murs des villages qui s’effondrent au milieu de la nuit.

 

 

Environs de Nocito. © Elia Imberdis Environs de Nocito. © Elia Imberdis

 

Qui, mieux qu'un vieux montagnard, peut vous raconter Guara ?

Il suffit pourtant de parler avec l'un de ces vieux montagnards et de s'approcher du bord de l’impressionnant canyon de Mascun. Au fond plane parfois l’ombre imposante d’un gypaète. Ce vautour dont l’envergure peut dépasser 2,5 mètres est un mangeur de moelle. Il récupère les os, prend de l’altitude et laisse tomber son butin sur un rocher pour qu’il s’y brise et libère la substance convoitée. Les bergers savent exactement où ils nichent. Entre eux et les vautours s’est établie une complicité, depuis des lustres... Qui mieux que ces hommes natifs du pays est capable de se souvenir des anciens chemins muletiers qui reliaient les villages ? Et de ces anciens moulins à feutre (une production du Moyen Age), repérables, aujourd’hui encore, aux tranchées creusées à l’époque pour les dérivations des rivières ?

Le mouvement de retour à la nature des années 70 a contribué à ce que la sierra de Guara ne devienne pas complètement un désert. Comme au Larzac, des jeunes sont venus, pleins de bonnes intentions, squatter les maisons abandonnées, s’essayant à l’élevage, à la culture.

Devant l’isolement, la difficulté du labeur, peu ont résisté. Parmi eux, Bertrand Cauchy, un Normand passionné de chevaux, est arrivé plus tardivement, attiré, comme beaucoup d’autres, par la lumière, le calme, le silence, la sauvage beauté des paysages. A force de sillonner la région avec ses chevaux de bât, de scruter le ciel et les falaises, de nager en eau vive et d’explorer les grottes souterraines, il tomba amoureux non seulement de cette terre, mais également de la dernière boulangère de la sierra, chez qui il allait, à cheval, chercher son pain (cuit, bien sûr, au feu de bois). A Nocito, où vit Bertrand, les journées ne sont plus assez longues pour s’occuper de la maison, des chevaux, des cultures et des « mordus de la sierra » qui lui rendent visite. Un jour, il a conduit des géologues sur la piste d’un village médiéval inconnu du côté de Gargantas, et à une maison forte datant du XVIe siècle, près d’Aspe. Il y a aussi des coins qu’il préfère garder secrets à cause des « prédateurs » de l’été : chemins menant à des cascades de 15 mètres de hauteur, rios méconnus de toute beauté et monastère accroché à flanc de montagne où il lui arrive de passer la nuit.

Une bonne partie de la sierra de Guara est encore inexplorée. Derrière son pic d’Aneto (3 404 mètres, point culminant des Pyrénées) et ses nombreux sommets dépassant les 3 000 mètres se cachent peintures rupestres, vestiges de villages médiévaux, faune et flore préservées, tous incomparables.

 

 

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