SOUKS AUX TRESORS

Certains déballages d’île-de-France ont l’avantage de remettre au jour un patrimoine ethnique en voie de disparition, brassé par les flux migratoires, les expats et les anciens routards. De véritables « souks aux trésors » pour les chineurs du dimanche, devenus accros au bitume.

Trésors de souks en Ile de France © Eliane Amiart-Imberdis

Trésors de souks en Ile de France © Eliane Amiart-Imberdis

Dès l'aube, qu’il pleuve où qu’il vente, les exposants de toutes origines déballent leur camelote à même le trottoir, entre les food-trucks, les saisies de douane, les faillites, les débarras et les stands de particuliers venus boucler leurs fins de mois. Ces habitués des plus grands déballages d’Ile-de-France sont placés par l'organisateur de vide-greniers : Star Brocante ; le spécialiste des "champs de fouille" à ciel ouvert, qui drainent jusqu’à mille visiteurs chaque dimanche sur les parkings des hypermarchés. Si ces déballages monstres font fuir les chineurs romantiques, amateurs de brocantes de campagne, ils fidélisent en revanche un nouveau type de chineur, addict à l'Art Tribal. L’objectif de ces archéologues du dimanche ? Identifier d’un seul coup d’œil, avant la concurrence, entre l’outillage et les cocottes-minutes, des objets d’ailleurs et d’un autre âge, dont l’authentification fera l'objet d’une vibration ultérieure. Car, même isolé de son pays d’origine, l’objet extirpé des rebuts de la surconsommation, se fait émouvant et transporte son acquéreur à l’autre bout du monde. 

Un patrimoine culturel ancestral à même le bitume.

Arnaud se souvient de cette perle dénichée un matin d'hiver par -5 dans un parking souterrain du 91. Sous le faisceau de sa lampe torche lui apparut un somptueux tapis irakien en teinture végétale tissé par un peuple chiite du sud irakien ; les Maadans (Arabes des marais), aujourd'hui décimé par la guerre et l'assèchement des marais. Plus qu'une pièce de musée; le témoignage poignant d'une tribu à jamais disparue. Ni plus ni moins qu'un "tapis comme un autre", pour ce couple de roumains qui déballaient ce matin là, les fruits de son dernier débarras.

Que dire après la découverte de cette splendide calebasse Sénoufo "blessée", restaurée par les femmes? Elle aurait pu rejoindre sans complexe l'expo passée du Quai Branly sur le thème. « Objets blessés, la réparation en Afrique » quaibranly.fr ...  où l'on apprend tout sur la signification de cet objet usuel transmis de génération en génération...

Bonne pioche également à la vue de cette paire de tambours, taillés à la hache dans un tronc d'arbre et sertis de lanières de peaux de buffles   "Pour 5€ ils sont à vous" lance le vendeur, visiblement satisfait de s'en séparer.  Il s'agissait de tambours de cérémonie rapportés d'Indonésie par son grand-père  ! Une recherche laborieuse, mais fructueuse au fil des sites de galeries d'art, aura permis de les dater approximativement autour des années 30/40. 

 

L'oeil de l'expert

Aucun stand ne se ressemble et ne résiste à l'oeil acéré du chineur  qui, devenu expert sur le tas, a appris à décrypté le profil social d'un exposant au vu des divers objets en vente  : Ici gît une édition écornée 1987 d'un guide du Routard Afrique. Pas de doute il s'agit bien d'un ancien globe-trotters. La fouille est prometteuse et  le coup de coeur ne se fait pas attendre ; un, puis deux repose-têtes de la tribu Kanu, (Ethiopie), finissent dans le sac-à-dos du chanceux. 

La rusticité d'une pièce, sa patine, sont d'excellents indices et mettent tous les sens en alerte : toucher, palper, sentir, soupeser..caresser les textiles. Les chineurs sont à l'oeuvre. Imaginons l’itinéraire de ce Kanoun berbère, façonné à même l'argile par les femmes, décoré au henné et noirci par les braises. Ce réchaud est encore présent dans les villages perdus et les souks du Maroc où il supporte encore le plat à tajine.

Ailleurs, posée entre du matériel de bricolage et un lot de casseroles émerge une coupe rituelle de fertilité Dogon aux caryatides sculptées. Emotion forte ; elle est patinée par le temps, les mains des fidèles et des grands prêtres et en soulevant le couvercle, la coupe diffuse encore l'odeur tenace du feu de bois des cases de la falaise de Bandiagara.  

Ceux qui ont connu Tombouctou au Mali, qui en ont apprécié le patrimoine et se sont intéressés à la culture Tamashek ont pu voir dans l'unique musée de la cité un seul de ces bijoux de paille factices, tressés par les femmes au XIXè. Ils étaient destinés au remplacement des spectaculaires bijoux en or volés par les nombreux pillards de l'époque. Un collier et des bracelets ont été dénichés dans le tiroir d'une vieille table de nuit, sur le parking d'un hyper marché de Seine -et -Marne. Ils sont aujourd'hui retournés au pays, dans la Cité des 333 Saints.

 

 

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