Elias Khoury
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Billet de blog 3 nov. 2020

Le petit expatrié

Lorsque Beyrouth avait explosé avec nous le 4 août et que tu avais essuyé les larmes de ta maman avant de fondre en larmes toi-même, tu avais bien compris que le pays nous assassinait en tant qu’individus au milieu d’une terrible mort collective. Je ne dirai pas que nous payons aujourd’hui le prix de notre échec et de notre impuissance d’être à la hauteur de nos promesses, cela tu le sais déjà.

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Traduction Rania Samara


L’encre des mots ne pourrait pas contenir tout mon amour, comment t’écrire alors que la langue est devenue si étriquée, si étroite ? Tout comme la ville et le temps. Or avec toi, j’ai appris que l’amour n’est jamais à l’étroit.

Je te revois au milieu des valises, le petit masque bleu cache la moitié du visage, alors que tu es sur le point de prendre l’avion pour Paris, avec un passeport estampillé d’un visa d’immigration.

Je n’aurais jamais imaginé une scène qui porte autant de tristesse et autant de joie à la fois. Les contraires se rejoignent sur ton beau petit front, la parole se tait devant la beauté, l’image se brise.

Je ne dirai pas que nous payons aujourd’hui le prix de notre échec et de notre impuissance d’être à la hauteur de nos promesses, cela tu le sais déjà.

Lorsque ta maîtresse d’école t’avait demandé - via l’application Zoom - si tu aimais le Liban et si tu éprouvais une certaine appartenance à la patrie, tu lui avais répondu, avec la candeur et la malice des enfants, que tu avais des liens forts avec ta famille et tes amis. Sans t’en rendre vraiment compte, tu lui avais dit que la patrie n’était pas la terre, les montagnes ou les rivières, mais que la patrie était faite des personnes que nous aimons.

Lorsque Beyrouth avait explosé avec nous le 4 août et que tu avais essuyé les larmes de ta maman avant de fondre en larmes toi-même, tu avais bien compris que le pays nous assassinait en tant qu’individus au milieu d’une terrible mort collective. Tu avais alors décidé d’entrer dans le vieux conte libanais qu’avaient tracé nos ancêtres à l’heure de s’arracher à la mort libanaise, à l’indigence, à la famine et au despotisme qui les assaillaient de toute part.

Non, je ne te raconterai pas les histoires des émigrés, c’est à toi désormais de me les conter en utilisant la langue de ton choix, car je suis certain que toutes les langues acquises par les émigrés ont été traduites en arabe par leurs petits-enfants qui avaient oublié leur langue maternelle avant de constater que cette dernière était gravée dans leur âme.

Tu connais l’histoire de ton prénom et tu sais que mon ami le poète avait suggéré le prénom « Émir », pour évoquer le prince Hamlet. Tes parents avaient préféré te nommer « Yamen » afin, que le bien-être et le ravissement règnent avec toi. Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de t’appeler « Le Prince » au fond de mon cœur.

Je me souviens de toi à quatre ans, alors nous étions en train de jouer au mu‘allaqa de Imrû’l-Qays et tu t’égosillais en récitant le célèbre vers : « Un pur-sang galopant, détalant, rebroussant / Tel un rocher précipité par le torrent » tout en continuant à lancer tes balles magiques au plafond, avant d’enfourcher ton cheval de bois et de lui parler comme le fit notre ancêtre, le Roi errant, qui dissimula ses échecs sous les rimes.

J’ai évoqué la tristesse et la joie, mais je n’ai écrit pour toi qu’avec l’alphabet de la douleur. J’ai écrit la tristesse en pensant à la joie. Cet amalgame magique n’est que le signe de l’amour, comme le couplet écrit par le poète Al-Akhtal al-Saghir et chanté par Feirouz : « Il pleure et rit, non par tristesse ou par joie / Comme l’amoureux écrivant une ligne dans la passion, puis l’effaçant»

Depuis ta naissance qui m’a valu le titre de grand-père, j’ai appris à saisir la joie dans ton regard, dans ton rire, sur ton front lumineux. Aujourd’hui, tu as douze ans et ton image en train de jouer avec Imru’l-Qays est gravée en lettres de joie dans ma conscience, elle m’accompagnera jusqu’au bout.

Que puis-je te recommander alors que tu es toi-même le legs ? Vais-je te recommander de prendre soin de mon fils, ton père, et de son âme-sœur, ta mère ? Vais-je te recommander de bien vivre ton exil, alors que tu ne pars que parce que nous sommes devenus des étrangers dans notre pays ? Vais-je te recommander de ne pas oublier, alors que j’aimerais par-dessus tout te faire oublier cette douleur qui s’est agrippée à nos cœurs ainsi que cette sensation que tu as été chassé de ta maison, de ta ville, de ta patrie ?

Je ne te recommanderai rien, car je n’aime ni les testaments ni les légateurs. Tu es un être libre et tu le resteras ; sois celui que tu veux être. Je voudrais quand même te charger de transmettre un message à tous les enfants d’immigrés et d’exilés, dis-leur qu’ils méritent de vivre, que la vie est leur terrain de jeu.

Je t’en prie, mon chéri, ne hais pas ta patrie ! je sais que les moments de colère ou de tristesse nous poussent à dire l’indicible, ne dis jamais que notre ville bien-aimée ne nous aime pas, qu’elle a transformé notre amour en mort. Beyrouth est une ville spoliée, happée, dépouillée par les bandits avant d’avoir explosé à cause de tant de corruption. Beyrouth est contrainte à demeurer là où elle est, elle est aujourd’hui haïe, confisquée par les princes du pouvoir et de l’argent qui ont vendu leur âme. Elle n’en a cure ! Dans ses rues et sur ses places, où notre sang a coulé, où les yeux des jeunes ont été percés avec les balles de caoutchouc, réside toute l’histoire d’une ville qui fut, une ville qui sera.

À Beyrouth mon petit, ton arrière-grand-père a vécu son enfance dans l’horreur et la famine de la Première Guerre mondiale, ses sept oncles maternels sont morts pendant le Safarberlik, cet enrôlement général des jeunes gens dans l’armée ottomane.

Dans cette ville qui a jeté ses enfants dans une longue guerre civile, le Liban a connu un lueur de gloire, de liberté et de résistance.

Dans cette ville aussi, Chidiaq, les deux Yaziji et les Bustani avaient élaboré la langue arabe moderne. Dans les sentiers de la Forêt des cèdres, ceux qui étaient capables d’entendre ont entendu la voix de la justice et de la libération.

Ainsi fut Beyrouth, ainsi elle sera. Un poème que les poètes furent incapables d’écrire, car c’était plutôt elle qui les écrivit quand le rêve du changement s’était épanoui.

Le rêve n’est pas mort car les rêves ne meurent jamais. Emporte le rêve avec toi si tu veux, rêve à ta guise, mais souviens-toi que, dans le sable de cet immense littoral bleu, j’ai caché un trésor à ton intention. La clé de ce trésor est un mot composé des deux termes : liberté et amour.

Je n’aurais pas dû t’entraîner dans tous ces détails, je désirais simplement te dire que Beyrouth ne peut émigrer de Beyrouth, qu’elle restera sur la rive Est de la Méditerranée, les bras ouverts aux étrangers qui vous ressembleront. Beyrouth attendra tranquillement ceux qui attendent avec inquiétude. Elle attendra avec amour et l’amour ne sera jamais las d’attendre.

27 octobre 2020

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