Etat islamique, Etat d'Israël, deux impasses du Moyen-Orient

La différence entre l'Etat d'Israël et l'Etat islamique ? Le premier jouit de son image démocratique (pour ses citoyens juifs, s'entend), de la longévité de la culpabilité occidentale post-Shoah, de l'influence du lobby pro-Israël aux Etats-Unis (on l'a encore vu tout récemment lors de la visite de Netanyahou), et du fait que l'Occident est historiquement – hormis l'épisode nazi – plutôt mieux disposé vis-à-vis des juifs que des musulmans. Ces quatre raisons expliquent que l'Occident autorise Israël à se comporter comme il le fait en Palestine et laisse un Premier ministre d'Israël promettre à ses concitoyens : "Il n'y aura pas d'Etat palestinien." (alors qu'on a déjà vu l'Occident faire asassiner des chefs d'Etat ou de gouvernement pour moins que ça !). Ces quatre raisons font qu'Israël peut massacrer des dizaines de milliers de Palestiniens ou de Libanais sous ses bombes, et que cela révulse nettement moins l'Occident que les crimes (quand même bien moins nombreux) de la barbarie daeshienne.

Il reste qu'Israël fait figure d'Etat respectable. Il entretient des relations à peu près normales avec la grande majorité des pays de la planète, il participe à la vie économique, politique et culturelle de l'Occident. Les artistes israéliens produisent des œuvres saluées un peu partout dans le monde. A l'opposé, Daesh est une résurgence moyen-âgeuse condamnée par la quasi-totalté de la communauté humaine en dehors de ses recrues et de ses financiers de l'ombre. Il s'agit d'un groupement d'individus aux motivations et aux aspirations au fond sans doute louables, mais détournées au profit d'une entreprise de prosélytisme violent visant à conquérir toute la terre d'islam, voire l'ensemble de la planète à plus long terme, et à y gouverner avec la sharia comme corpus de lois divines applicables au pied de la lettre et susceptibles d'aucune d'évolution.

La question de savoir qui de l'Etat d'Israël ou de l'Etat islamique survivra à l'autre peut paraître saugrenue. Cependant, à y regarder de plus près, la réponse qui voudrait que Daesh disparaisse à plus ou moins brève échéance est rien moins qu'évidene. Voici pourquoi.

Prenons d'abord l'Etat islamique. Daesh recrute chez les musulmans des pays pauvres en jouant sur l'incurie des dirigeants et sur leur échec à sortir de la misère et de l'humiliation des centaines de millions de leurs citoyens. Et Daesh recrute dans les pays occidentaux riches en exploitant la misère et l'humiliation des immigrés musulmans de ces pays et de leurs descendants et leur sentiment (relativement fondé) d'être rejetés par de larges franges des populations "blanches", des simples citoyens jusqu'aux plus hauts responsables poltiques. Et ce depuis des générations. S'y greffent également des Européens "de souche" issus de couches sociales laissées pour compte, se sentant sans avenir. S'ajoutent aux uns et aux autres des jeunes gens qui, au contraire, ont tout pour réussir dans la vie mais qui sont profondément révoltés face à un Occident qui a foulé aux pieds ses propres valeurs humaines, qui a érigé en divinités frivolité, consommation et jouissances immédiates, alors que le monde est en train de crever de pauvreté, d'injustice, de famine, de pollution, etc. La soif d'idéal chez les uns comme le désir d'en découdre chez les autres sont savamment exploités par des recruteurs aguerris, que ce soit par contact direct ou via les médias sociaux.

Daesh pourra être vaincu sur le terrain, certes. Et assez facilement si l'Occident s'y met vraiment. Mais frustration et humiliation ne disparaîtront pas de sitôt. Encore dans les pays musulmans, peu réputés pour leurs régimes démocratiques, il suffira sans doute de décréter la loi martiale et de dresser les potences pour que les candidats jihadistes se tiennent à carreau. Mais en Occident ? Pour l'instant, toute la base des sympathisants de Daesh est mobilisée à bloc et ne voit pas que l'Etat islamique est largement aussi maléfique que les Etats contre lesquels certains d'entre eux ont pris les armes. D'ailleurs, on peut prendre le pari que les habitants des pays à grande majorité musulmane, sympathisants ou pas de Daesh, fniront bien un jour par s'apercevoir de l'impasse que constitue la religion érigée en mode de gouvernement. L'Occident a longtemps fonctionné ansi, puis, modernité oblige, a fini par s'en libérer. Mais le monde musulman d'ici et d'ailleurs est-il près de (et prêt à) trouver le juste équilbre entre textes sacrés et lois profanes ?

Ce qui semble incontestable, en tout cas, c'est que les conditions qui ont amené la propagation et l'extension du jihadime perdureront. Elles perdureront aussi longtemps que l'Occident, et en particulier l'Europe ex-coloniale n'aura pas tiré les leçons du colonialisme. Pour la bonne raison qu'on ne peut impunément considérer et traiter des êtres humains comme des sous-hommes tout juste bons à servir la machine économique (et/ou militaire) occidentale, et on ne peut impunément faire l'impasse sur les chocs en retour de ce type de comportement. Et ce qui est vrai à propos du passé colonial et de prolongation dans les mœurs d'aujourdhui, l'est également de la stigmatisation des pouvoir politiques à l'encontre des couches défavorisées des populations "de souche" de ces pays, qui vivent depuis le début de la crise une situation de sous-prolétarisation agggravée.

Soit dit en passant, je ne pense pas que l'islam s'est propagé en Afrique parce que les Africains ont embrassé une religion qui leur apportait un message d'amour et de respect  : le Coran, par exemple, mentionne l'existence d'esclaves et même légifère à leur propos, sans jamais émettre une seule critique de ce statut et enore moins le remettre en question. Plutôt, en se convertissant à l'islam, les Africains jusque-là évangélisés se sont vraisemblablement jetés dans une religion antagoniste du christianisme pour s'extraire au moins moralement de la soumission à un Dieu blanc (aux yeux bleus !) importé et imposé par ces mêmes Blancs qui les violentaient, les humiliaient, leur conféraient un statut de sous-homme et les esclavagisaient. Rappelons, pour mémoire, que le seul Congo, considéré en son temps comme propriété privée du roi Léopold de Belgique – d'ailleurs sans que cela émeuve aucun pays d'Europe –, à perdu une bonne vingtaine de millions (si, si, millions) de ses habitants suite aux massacres perpétrés soit directement à l'arme blanche ou à feu par des Blancs ou des mercenaires noirs à la solde de ceux-ci, soit suite à des épidémies importées par les Blancs et contre lesquelles les autochtones n'avaient pas de résistance immunitaire.

Venons-en maintenant à Israël. Certes, il existe aujourd'hui en Occident des juifs qui ferment les yeux sur les crimes d'Israël contre l'humanité en se disant que "le jour où ça recommencera" (en France, en Allemane ou ailleurs), au moins ils auront un pays, Israël, où ils pourrons se réfugier. Certes, il y a depuis quelques années en Occident une série d'actes antijuifs (je trouve le mot "antisémite" mal à propos, dans la mesure où les Arabes sont dans une très forte proportion eux aussi des sémites). Il s'agit soit de gestes isolés de déliquants pour qui "les juifs ont de l'argent" point barre, soit des meurtres perpétrés par des individus qui se sentent investis par Daesh, Al-Qaida et autres mouvements jihadistes. Je veux dire par là que nous sommes très loin de pouvoir dire que "ça recommence" et qu'il ne s'agit nullement d'une "montée de l'antisémitisme"  – comme le crie la propagande israélienne relayée avec une véhémence toute théâtrale par Monsieur Valls, Premier ministre de France ; d'ailleurs, ça n'a pas fait un pli : Benyamin Netanyahou s'est aussitôt empressé d'inviter les juifs de France à émigrer en Israël !

Malgré les efforts de certains, on peut penser que la culpabilité occidentale motivée à juste titre par la Shoah ne sera pas un carte blanche éternelle accordée à l'Etat d'Israël. Et que par conséquent le monde, jusqu'ici indulgent, jugera de plus en plus sévèrement les agissements de cet Etat dans les territoires qu'il occupe depuis 1967 et réalisera de mieux en mieux que ses dirigeants suivent une politique d'obstruction systématique au processus de paix en Palestine tout en poursuivant et en accélérant la construction de colonies de peuplement sur la terre d'autrui.

Par aileurs, au sein même d'Israël, les nouvelles générations d'Israéliens ne vont pas indéfiniment se laisser embobiner par le discours sur l'indispensable judéité du pays. Il ne faut pas prendre les Israéliens pour plus crédules ou bigots qu'ils ne sont... Avec le temps et l'évolution des esprits hors du carcan de la propagande, ils seront de plus en plus nombreux à reconnaître que la Bible est un texte mythologique comme il y en a dans toutes les civilisations, et non pas "un titre de propriété sur la Terre promise" comme certains l'affirment (peut-être même le pensent) encore aujourd'hui... Et, corollaire de l'abandon du concept de Terre promise, il n'y avait aucune légitimité, aliyah après aliyah, à venir s'imposer chez des Arabes qui vivaient paisiblement sur leurs terres et qui n'ont été pour rien ni dans les pogroms d'Europe cenrale et de Russie, ni dans la Shoah.

En conséquence de quoi, l'existence d'un Etat juif en Palestine ne reposerait plus sur rien. La seule issue à cette impasse repose sur une acceptation par les Palestiniens de la présence sur leur terre de personne qui sont là depuis des générations, qui y sont nés, qui y ont vécu, travaillé, aimé, enfanté... Une acceptation qui pourrait être librement consentie si les Israéliens savaient – pour une fois ?! – se faire humbles et dire "nous sommes là depuis des générations, acceptez-nous, vivons en paix et contruisons un vrai pays". Sadate, qui ne manquait pas de défauts, a eu un geste d'une grande portée et d'une grande générosité en allant devant la Knesset proposer une paix de ce genre, une paix de tous les Arabes avec Israël, Palestiniens compris. Malheureusement, il a eu affaire à un premier ministre Israélien constipé dont le seul but a été de couper l'Egypte du reste du monde arabe et de faire passer pour traître un Sadate qui s'était fait gruger, qui a tout offert et rien reçu.

Alors ? Est-ce l'Europe occidentale qui, la première, résoudra son problème culturel avec l'islam et les musulmans, et évacuera ainsi l'Etat islamique du cœur de ses musulmans ? Ou est-ce l'Etat d'Israël qui disparaîtra en premier – du moins dans son fantasme actuel –, après qu'une majorité de juifs, en Palestine et dans le monde, auront fait le deuil de leur entêtement à prendre les textes sacrés au pied de la lettre et/ou auront cessé de faire payer la Shoah à des gens qui n'y ont été pour rien ?

En d'autres termes, chez qui est-ce que la modernité, la (vraie) démocratie, le respect des droits de tous les hommes et non seulement des Occidentaux (et assimilés) triompheront-ils en premier ?

Si c'est d'abord en Israël que les choses bougeront enfin dans le bon sens, alors une partie considérable du ressentiment des musulmans du monde (Occident compris) vis-à-vis de l'Occident tombera d'elle-même. Hélas ! ce n'est sans doute pas demain la veille ! Pourquoi ? Une réponse parmi d'autres, même si elle est sous forme de question : combien parmi les Israéliens les plus "de gauche", les plus humanistes, les plus "pour la paix mainteannt" et tout et tout seraient prêts à rendre à ses propriétaires palestiniens la maison que l'Etat d'Israël leur a octroyée (ou vendue ou autre) suite à l'épuration ethnique entreprise par "Tsahal" depuis 1948 en Palestine ? Et ne parlons même pas des nouveaux Israéliens toujours plus nombreux à s'installer dans les toujours plus nombreuses colonies construite en territoire occupé... Pour eux, la simple auto-remise en question de leur droit inaliénable à s'installer sur la terre d'autrui les ferait sombrer dans la schizophrénie. Or je ne suis pas sûr qu'il y ait suffisamment d'hôpitaux psychiatriques en Israël pour les accueillir.

Si c'est d'abord les pays d'Occident qui entreprendront de rattraper le temps et l'énergie investis à humilier leurs musulmans – ceux des colonies d'abord, ceux de l'immigration depuis – et réussiront à inspirer à la grande majorité de ces musulmans le sentiment qu'ils sont chez eux, respectés et bienvenus dans les pays dont ils sont citoyens, alors Daesh et consorts seront éradiqués des esprits et pas seulement vaincus sur les cartes d'état-major. Mais là aussi il y a loin du rêve à la réalité ! Qui, en France par exemple, que ce soit dans la classe politique ou économique, dans la sphère des sciences sociales ou même dans les médias, s'est illustré par une évaluation, même à la louche, du préjudice causé à ce pays par toutes les discriminations subies au quotidien par les générations de ses citoyens musulmans et de tout le potentiel ainsi gaspillé en pure perte ?

Donc, jusqu'à nouvel ordre, faut pas rêver !

Quant aux musulmans des pays à majorité musulmane, eh bien faisons déjà le ménage devant notre porte !

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