Egypte : où est Médiapart ?

Bonjour,

Médiapart, comme l'ensemble des médias occidentaux que j'ai pu suivre, a totalement fait l'impasse sur une bombe qu'a lancée le maréchal Al-Sissi dans le monde islamique, à l'occasion d'un discours tenu le 28 décembre 2014 à Al-Azhar, l'autorité suprême de l'islam sunnite.

Le chef de l'Etat égyptien a condamné en termes clairs et précis l'islamisme, "ces textes et ces idées, que nous [les musulmans] avons sanctifiées au long des siècles au point qu'il est devenu très difficiles de les contester (…) et qui sont devenus pour notre nation [musulmane] tout entière une source de problèmes, de dangers, de meurtres et de destructions partout dans le monde."

Le maréchal Al-Sissi s'est exprimé dans un discours fait à Al-Azhar à l'occasion du "Mouled", la fête qui célèbre l'anniversaire de la naissance du prophète Mohamed, devant un parterre de quelques centaines de personnes, en majorité des érudits et des clercs musulmans. Quelques dizaines de civils et de militaires de haut rang étaient présents dans l'assistance.

"Nous devons examiner sévèrement la situation dans laquelle nous [les musulmans] nous trouvons actuellement", a ajouté le maréchal Al-Sissi,. "Il n'est pas acceptable, a-t-il poursuivi, que cette idéologie – je parle bien de l'idéologie et non de la religion, a-t-il insisté –, ait abouti à un état d'hostilité au monde entier."

Est-il concevable, a demandé le chef de l'Etat égyptien, que 1,6 milliard de musulmans se mettent en tête de tuer les 7 millions d'humains de la planète, pour que eux seuls puissent vivre dans leur monde ?"

"Je dis cela ici, à Al-Azhar, devant les leaders religieux et les érudits [de l'islam]", a répété le président égyptien, ajoutant : "Qu'Allah juge de vos intentions à propos de ce que je vous dis en ce moment au jour du Jugement dernier."

M. Al-Sissi a exhorté les plus hautes instances de l'islam sunnite à "sortir de cette idéologie pour l'observer de l'extérieur et la lire avec une vraie réflexion éclairée". Le président égyptien s'est exprimé ainsi après avoir insisté sur le fait que "vous ne pouvez vous rendre compte [de cette idéologie] en étant enfermés à l'intérieur." "Il est indispensable que vous marquiez à son égard votre opposition déterminée", a ajouté le chef de l'Etat égyptien.

"Nous avons besoin d'une révolution religieuse", a martelé le chez de l'Etat égyptien, sous les applaudissement (mesurés) de l'assistance. S'adressant au grand cheikh imam d'Al Azhar et aux clercs présents, M. Al Sissi a ajouté : "Vous qui avez des responsabilités devant Allah, le monde entier (le monde entier, a-t-il répété) attend vos paroles. Parce que la nation [musulmane] est en train de se déchirer, d'être détruite, d'être menée à sa perte. Et cette perte, c'est nous [les musulmans] qui l'y conduisons."

Ces déclarations sont en elles-mêmes proprement révolutionnaires dans le monde musulman. Et les instances islamistes ne s'y sont pas trompées, qui y sont allés de leur commentaires furieux en jetant l'anathème sur Al-Sissi.

Les médias occidentaux n'ont rien vu, rien entendu ! Ces mêmes médias qui nous ont chanté avec insistance le "printemps arabe" et nous ont promis la démocratie pour demain dans le monde arabe ! Qui nous ont ensuite rebattu les oreilles et hurlé avec les loups avec leur condamnation du déboulonnage de l'ex-président Morsi, "élu démocratiquement".

C'est plus qu'un gros "ratage". C'est une cécité coupable, je trouve, un rendez-vous manqué avec l'histoire, et je pèse mes mots. Dommage ! Le discours d'Al-Sissi est venu quelques jours avant le massacre à Charlie Hebdo perpétré, justement, au nom de cet islam dénoncé explicitement par le président du plus grand et du plus influent des pays arabes.

Certes, le maréchal Al-Sissi n'est pas tout blanc, tout pur. Il est responsable du massacre d'un millier de fréristes en laissant les forces de l'ordre ouvrir le feu sur une foule de manifestants, même s'il y avait au milieu bon nombre de miliciens armés. Certes, le maréchal Al-Sissi pratique une dictature et une tyrannie indifférenciée qui oppresse aussi bien les islamistes que les progressistes. Et on peut lui faire quelques autres reproches.

Il reste le premier chef d'Etat arabe a être allé faire un discours d'amour entre musulmans et chrétiens dans la cathédrale StMarc, au beau milieu de la messe de Noël. Et il reste le premier chef d'Etat musulman à dire "basta" à l'islamisme urbi et orbi au cœur même de l'instance de référence de l'islam sunnite. Un article aurait honoré ne serait-ce que le sens du métier des médias, Médiapart compris.

Pendant ce temps, les médias français nous expliquent que la Tunisie est un bon exemple de la possibilité de marier islamisme et démocratie. C'est bien connu, il n'y a de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir !

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