Manuel Valls et le piège des deux antisémitismes

Le 19 mars 2014, à l'appel du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), près de 2000 personnes se sont réunies face à l'esplanade des Droits de l'homme du Trocadéro, à Paris, en souvenir des victimes de Mohamed Merah deux ans plus tôt jour pour jour et pour protester contre l'antisémitisme croissant en France. Dans une bève intervention, Monsieur Manuel Valls, à l'époque ministre de l'Intérieur, a redit toute l'horreur inspirée par ces assassinats. Il a expliqué que ce "nouvel antisémitisme" (par opposition à l'antisémitisme "rance, vieux", de l'extrême droite française) "se nourrit de la haine d'Israël, de l'antisionisme, parce que l'antisionisme, c'est la porte ouverte à l'antisémitisme... Parce que la mise en cause de l'Etat d'israël (...) basée sur l'antisionisme, c'est l'antisémitisme d'aujourd'hui". 

Je pense que Monsieur Valls va un peu vite en besogne.

Pour le sionisme, voici la définition qu'en donne Wikipedia :
"Le sionisme est une idéologie politique fondée sur un sentiment national juif, décrite comme nationaliste par les uns et comme émancipatrice par les autres, prônant l'existence d'un centre territorial ou étatique peuplé par les Juifs en Terre d'Israël (Eretz Israel). À la naissance du mouvement, à la fin du xixe siècle, ce territoire correspondait à la Palestine ottomane, puis après la Première Guerre mondiale à la Palestine mandataire. Sur un plan idéologique et institutionnel, le sionisme entend œuvrer à donner ou redonner aux Juifs un statut perdu depuis l'annexion du Royaume d'Israël par l'Empire assyrien en -720, à savoir celui d'un peuple disposant d'un territoire. De nos jours, il comprend le post-sionisme, qui veut donner une orientation laïque à l'État d'Israël, normaliser les relations avec les Palestiniens, et le néosionisme, qui milite pour la migration des Palestiniens et des Arabes israéliens vers les autres pays arabes.

Alors, déjà, de quel sionisme Monsieur Valls parle-t-il ?

On ne peut que saluer l'intention de Monsieur Valls de vouloir par ses propos servir une cause aussi forte que juste, en se dressant de tout le prestige de sa fonction pour dire "halte à l'antisémitisme" et de s'attaquer en même temps à ceux des antisémites qui se cachent derrière le faux nez de l'antisionisme. 

Mais il est indispensable de distinguer, et nous verrons pourqoi, deux antisémitismes fort différents dans leurs origines et qui se trouvent un peu à la base de l'incompréhension et de la méfiance réciproque entre Occident et monde arabe et musulman. En raison de son statut de ministre de la République, le raccourci-amalgame contenu dans sa déclaration est pour le moins malheureux. S'agit-il, de la part de Monsieur Valls, d'une faute due à l'ignorance ? Dont seraient responsables ceux qui ont préparé le ou les documents sur lesquels il a pu se fonder pour prononcer ces paroles ? Si c'est le cas, il serait utile qu'il cherche à s'informer un peu plus largement avant d'engager dans ses déclarations la parole de la République qu'il représente...

L'antisémitisme, en Ocident, est le rejet, la haine du juif parce qu'il est juif. Il prend sa source très tôt dans le monde chrétien. Aujourd'hui, c'est un fait que certains antisémites se présentent comme antisionistes. Mais cela n'autorise pas à taxer d'antisémitisme tous les antisionistes occidentaux, dont beaucoup de juifs ! 

Quant à l'antisionisme dans le monde arabe et musulman, il commence avec la création de l'Etat d'Israël. Et il se poursuit et se nourrit avec le refus patent d'Israël de faire une place aux Palestiniens, et encore moins à un Etat palestinien pourtant décidé à l'ONU par la même résolution qui a porté création de l'Etat d'Israël.

Pour comprendre le fossé qui sépare les Arabes de l'Occident en matière d'antisémitisme, Monsieur Valls devrait peut-être se donner la peine de lire l'histoire telle qu'on la lit des chez les uns ET chez les autres. Les années quarante du XXe siècle ont vu la création de l'Etat d'Israël. En Occident, cette création a eu lieu dans une atmosphère de grande compassion et de puissant soutien pour les juifs d'Europe, qui ont perdu quelque six millions des leurs dans l'horrible et folle tentative d'extermination par l'Allemagne nazie. Dans le monde arabe, c'était tout le contraire… Je me permets, pour l'illustrer, de proposer à Monsieur Monsieur Valls un passage que je reproduis ci-après quasi textuellement des Désorientés, un livre écrit récemment par l'académicien français Amine Maalouf :

Quand les Arabes ont compris que l'immigration juive en Palestine n'était pas le fait de quelques groupes de réfugiés mais qu'il s'agissait d'une entreprise organisée visant à s'approprier le pays, [les Arabes] ont réagi comme l'aurait fait n'importe quelle population, c'est-à-dire en prenant les armes. Mais ils se sont fait battre. Chaque fois qu'il y a eu affrontement, ils se sont fait battre (...)  Ce qui est certain, c'est que cette succession de débâcles a progressivement déséquilibré le monde arabe, puis l'ensemble du monde musulman. Déséquilibré au sens politique et aussi au sens clinique. On ne sort pas indemne de pareille série d'humiliations devant le monde. Tous les Arabes portent les traces d'un traumatisme profond. Mais lorsqu'on le contemple de l'autre rive de la Méditerranéene, ce traumatisme ne suscite qu'incompréhension et suspicion. (...) Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, l'Occident découvrait l'horreur des camps, l'horreur de l'antisémitisme, alors qu'aux yeux des Arabes, les juifs n'apparaissent nullement comme des civils désarmés, humiliés, décharnés, mais comme une armée d'invasion, bien équipée, bien organisée et redoutablement efficace (...) Au cours des décennies suivantes, la différence de perception n'a fait que s'accentuer. En Occident, la reconnaisance du caractère monstrueux [de la Shoah] est devenue un élément déterminant de la conscience morale contemporaine, et il s'est traduit par un soutien matériel et moral à l'Etat où ont trouvé refuge les communautés juives martyrisées (...) Dans le monde arabe, où Israël remportait une victoire après l'autre, contre les Egyptiens, les Syriens, les Jordaniens, les Libanais, les Palestiniens, les Irakiens, et même contre tous les Arabes réunis, on ne pouvait évidemment pas voir les choses de la même manière (...) Résultat : le conflit avec Israël a déconnecté les Arabes de la conscience du monde, ou tout au moins de la conscience de l'Occident, ce qui revient à peu près au même (...) Les Arabes, qui traversent aujourd'hui la période la plus sombre et la plus humiliante de leur histoire, qui subissent défaite après défaite des mains d'Istaël et de ses alliés, qui se sentent bafoués et rabaisés dans le monde entier, comment leur expliquer qu'ils doivent garder à l'esprit la tragédie du peuple juif ?

N'en déplaise à ceux qui insistent pour refuser de voir un lien entre la radicalisation de nombre de musulmans et le sort fait par Israël aux Palestiniens, c'est bien la corde de ce traumatisme que pincent inlassablement – et avec succès – les imams djihadistes pour attiser la haine d'Israël (auquel ils associent "les juifs" en général) et de cet Occident qui le soutient en faisant fi des souffrances et de l'injustice subies par le peuple palestinien, musulman dans sa grande majorité. 

Monsieur Valls s'est élevé avec force dans son discours contre "la haine [qui] se déverse dans nos quartiers au nom de la critique d'Israël". Soit. Il a fait référence à une réalité française dont on ne peut que s'inquiéter et que l'on ne peut que condamner. Dans ce même discours, Monsieur Valls a parlé d'Israël comme d'un "Etat ami, d'un Etat frère, que l'on peut bien évidemment critiquer comme on critique tout gouvernement démocratique". Mais Monsieur Valls a été d'un silence assourdissant sur l'autre face de l'Etat d'Israël. Il a eu un silence coupable vis-à-vis de la vérité, en parlant d'Israël comme d'une démocratie et rien d'autre, comme si n'importe qu'elle démocratie sur cette terre occupe militairement la terre d'un autre pays, comme si n'importe quelle démocratie envahit militairement un pays voisin en y déversant des déluges de feu et de destructions, comme si n'importe quelle démocratie annexe impunément et en permanence, au mépris des résolutions de l'ONU, quartier arabe après quartier arabe, après les avoir "nettoyés" de leurs habitants d'origine, et y construit des centaines de milliers de logements pour y installer ses propres nationaux. Au lieu de quoi, Monsieur VallsValls y va même carrément en taxant d'antisémitisme la simple "mise en cause de l'Etat d'Israël".

Que des hommes politiques occidentaux soignent leur image ou celle de leur parti aux frais et des juifs et des Arabes, c'est déjà malheureux. Mais qu'ils le fassent par conviction profonde, c'est carrément dramatique. Parce que cela voudrait dire que l'incompréhension et les malheurs qui l'accompagnent ne sont pas près de s'arrêter.

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