Le syndrome Yann Moix ou le vice de l’auteur en « promo »

C’est désormais devenu une triste habitude. On ne compte plus les auteurs qui font parler d’eux au moment de la sortie de leur livre. Malheureusement, qu’apprend-t-on sur leur contenu littéraire dans cette période de « promo » ? Absolument rien.

Déjà, il faut commencer par dénoncer cet oxymore devenu monnaie courante et auquel personne n’échappe : la « promo » d’un livre par son auteur. On ne dit même pas promotion, on se contente du terme publicitaire qui correspond tant à cette tournée médiatique, dans un cercle vertueux (ou vicieux, on ne sait plus trop) de l’audience et de la vente de livres. La littérature se doit pourtant d’être cet objet qui échappe à l’instantanéité pour s’inscrire dans le temps long, en évitant de céder aux sirènes de l’actualité pour donner une portée bien plus large aux mots.

Ecartons de cette critique les auteurs qui ne s’abaissent pas à une violente stratégie marketing éditoriale pour faire vendre leurs romans : ce sont les plus nombreux qu’on entend le moins, comme souvent.

Ces derniers jours, nous avons eu le droit à un festival en termes de marketing littéraire. Certains auteurs ont, semble-t-il, parfaitement intégré la stratégie du « bad buzz is still buzz », qui consiste à faire parler de soi, en bien ou en mal, afin de frapper fort dans les médias et sur les réseaux sociaux. Cette stratégie est assez nouvelle en littérature puisque ce sont les réseaux sociaux qui jouent un rôle majeur dans le développement de cette stratégie.

A partir de là, l’auteur en « promo » n’a plus qu’à jouer la partition qui s’offre à lui. Pour exister médiatiquement dans une rentrée littéraire totalement saturée, il faut absolument faire le buzz. Peu importe lequel. C’est le problème auquel s’est trouvé confronté Yann Moix, comme tant d’autres avant lui. Alors que depuis 10 jours, nous mangions du Michel Houellebecq matin, midi et soir, tout le monde ayant son avis sur cet auteur sans pour autant l’avoir lui, commentant sa légion d’honneur et sa phrase sur la ville de Niort dans son nouveau roman, Sérotonine. Oui mais voilà, tout le monde n’est pas Houellebecq. Et Moix de se livrer au buzz pour dynamiser sa « promo » qui s’annonçait moribonde, pour ne pas dire inexistante. Quoi de mieux que de déclarer dans Marie-Claire son incapacité d’aimer des femmes de plus de 50 ans ? L’ère du vide dans toute sa splendeur.

Dès lors, le cirque médiatique s’emballe dans une logique bien connue et implacable : les responsables politiques et le show-biz s’emparent de la petite phrase, chacun y allant de son bon mot pour se donner de l’audience dans la contradiction, les pieds ligotés dans le piège de la « promo ». La phrase tant décriée prend une ampleur démesurée et remplit l’actualité pendant plusieurs jours : à côté, l’acte VIII des Gilets Jaunes, le shutdown américain ou l’investiture de Jair Bolsonaro passeraient presque pour des événements anecdotiques. L’ère du vide est sans doute une ère du trop-plein, où il est de plus en plus difficile de différencier l’essentiel de l’anecdotique.

Pour comprendre ce phénomène, il faut sans doute se rappeler de la distinction du champ qu’évoquait Bourdieu dans Les Règles de l’art, entre une production de masse et une production qualifiée d’ « avant-garde ». A son corps défendant, Yann Moix est l’incarnation de ce marketing littéraire brutal qui travestit sans doute certaines fonctions de la littérature. Pour le pire et pour le pire.

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