Cachez ces réfugiés que je ne saurais voir !

La tragédie humaine qui se joue aujourd'hui à la frontière franco-italienne, au col de l'Echelle, est insupportable. L'Etat ne remplit pas son rôle et durcit sa politique. Que faire ? Comment faire ?

Que faire ? Que faire face à la tragédie migratoire qui se joue en ce moment aux frontières françaises ? Une vidéo a particulièrement ému la France la semaine dernière : celle d’Etienne Trautmann, un guide de haute montagne organisant des cordées solidaires pour sauver les réfugiés pris au piège du col de l’Echelle, qui culmine à 1762 mètres d’altitude.

Imaginez alors. Pris au piège dans des températures négatives (-10, -20 degrés…) en t-shirt, pantalon et baskets en toile. Imaginez. Des réfugiés parlent. Dans un article d’Europe 1 du 23 novembre, un jeune réfugié, Moussa, livre ce témoignage glaçant : « On a passé deux jours dans la montagne, sans manger, sans boire. Si on avait soif, on prenait de la neige. » Certains passent, d’autres non. Hypothermie, gelures, amputations, morts. Comment ne pas avoir la boule au ventre en écrivant ces mots ? Certains arrivent en France, d’autres ne survivent pas à de telles conditions. Ensuite, les bénévoles, ces héros qui se dévouent chaque jour pour mettre en actes la fraternité, sont là, quand ils le peuvent, pour les accueillir.

 

Les réfugiés qui ont réussi à traverser et à ne pas périr dans le col arrivent à Névache. Ils frappent à la porte des habitants qui les accueillent tant bien que mal. Puis, le trajet de Névache jusqu’au centre d’accueil d’urgence à Briançon relève du chemin de croix. Augmentation des contrôles de gendarmerie, voitures fouillées, habitants auditionnés, etc. Les mailles du filet se referment peu à peu, inexorablement. Le centre d’accueil d’urgence se situe dans un bâtiment prêté par la mairie de Briançon, mais ce sont uniquement des bénévoles qui se relaient pour assurer des conditions décentes aux migrants : bassines d’eau pour se réchauffer, soupes pour manger après la traversée du col. Mais que deviendraient ces hommes, ces adolescents sans ces héros anonymes ?

Que faire ? C’est ce que chacun doit se demander, dans la mesure du possible. Mais la solidarité et le bénévolat ne constituent pas une politique d’accueil digne et durable. Comme le dit Etienne Trautmann dans sa vidéo, les bénévoles sont à bout, au bord du burn-out : à Briançon, ce sont l’équivalent de 12 temps-pleins de bénévolat qui se relaient pour assurer un accueil aux migrants. La solidarité dure tant que les femmes et les hommes tiendront. Ce qui n’est pas certain.

 

Ainsi, à qui incombe la responsabilité de l’accueil ? A l’Etat. C’est bien à la République d’assurer cela : « Liberté, Egalité, Fraternité ». Pourquoi l’inscrire partout, si c’est pour faire exister ces valeurs dans les discours et plus dans les actes ? J’avais confiance en Emmanuel Macron. Son discours humaniste, généreux et fraternel pendant la campagne présidentielle m’avait séduit. C’est aussi cela qui m’avait décidé à aller voter pour lui au second tour de l’élection.

 

Aujourd’hui, le désarroi et le désespoir sont profonds. Les bénévoles ne sont pas seulement abandonnés, mais bien découragés, pour ne pas dire plus. La loi « asile et immigration » prévue par le ministre de l’intérieur Gérard Collomb s’annonce rude. L’orientation est celle d’une distinction entre les « bons » et les « mauvais » migrants, dans un pragmatisme électoraliste cynique qui repousse les limites des politiques de Manuel Valls et Nicolas Sarkozy. En plus de cette distinction nauséabonde (comme si les migrations économiques étaient des vrais choix et se déroulaient comme un long fleuve tranquille), le gouvernement s’apprête à durcir nettement la politique envers les réfugiés : augmentation de la durée de rétention de 45 à 90 jours, réduction du délai de recours de 1 mois à 15 jours, une probable augmentation des renvois hors du territoire et un éventuel « tri » des réfugiés dans les centres d’accueil.

 

La situation qui se trame aujourd’hui est une catastrophe humanitaire que tout le monde tait et que personne ne veut voir. Ceux des réfugiés qui ne seront pas accueillis seront renvoyés. Que feront-ils ? Ils retenteront. Au risque d’y laisser leur vie. Mais où aller ? Quand on existe, il faut bien aller quelque part. Les bénévoles qui se dévouent ont toute mon admiration et leur immense courage doit être salué. Mais il doit surtout être soutenu par l’Etat, qui doit prendre le relais de cette solidarité. 1600 réfugiés ont survécu au passage du col de l’Echelle cette année. 1600 : comment croire à la farce de la submersion migratoire ?

 

Bref, il ne sert à rien de culpabiliser les individus. Chacun doit aider tant qu’il le peut et dans la mesure de ses moyens. Cependant, nous ne devons jamais faire d’une situation exceptionnelle une norme : ces bénévoles tiennent, mais pour combien de temps encore ? Jusqu’à quand cette tragédie humanitaire restera-t-elle dans un silence relatif ? L’histoire jugera durement des responsables politiques qui peuvent, sans ciller, accepter sciemment que des êtres humains meurent sur le territoire national, du fait des intérêts électoralistes immédiats.

 

« La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde », comme disait Michel Rocard. Et il ajoutait immédiatement : « Mais elle doit pleinement en prendre sa part ». Et si la République se montrait enfin à la hauteur ? Et si « Liberté, Egalité, Fraternité » prenaient vie ? Chiche.

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