1er mai berlinois et essoufflement autonome

Retour sur la chronologie des manifestations du 1er mai dans le quartier berlinois de Kreuzberg, qui connurent leur apogée en 1987 avec la «victoire» des autonomes sur les forces de l’ordre pendant près de 48 heures.
Retour sur la chronologie des manifestations du 1er mai dans le quartier berlinois de Kreuzberg, qui connurent leur apogée en 1987 avec la «victoire» des autonomes sur les forces de l’ordre pendant près de 48 heures. Depuis, le 1er mai berlinois s’apparente à des flambées de violence de plus en plus dépolitisées. Aujourd’hui, l’esprit autonome berlinois semble vivre ses derniers instants. Cette année, Ismail K. n’a pas cloisonné la vitrine de son petit bar-restaurant pour le 1er mai. « Vous savez, celui qui aboie ne mord pas », plaisante t’il. Tout comme lui, dans la rue de Dresde à Kreuzberg, un quartier situé près du centre de la capitale allemande, la plupart des commerçants ont renoncé à ce rituel printanier. Le 1er mai s’annonçait tranquille. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi et il y a à peine plus de vingt ans, en 1987, Kreuzberg était le théâtre d’un 1er mai qui allait entrer dans les mémoires. Jusqu’à la chute du mur, le quartier de Kreuzberg, situé tout près de l’ancienne frontière entre Berlin-Ouest et Berlin-Est, était loin d’être un quartier prisé. Le prix particulièrement bas des loyers incitait les travailleurs immigrés yougoslaves, turcs, italiens ou grecs, arrivés dès la fin des années 1950, à s’y installer. Parallèlement, Berlin attirait les jeunes de gauche d’Allemagne de l’Ouest, en particulier les jeunes hommes en raison de l’exemption du service militaire qui régnait. Là encore, le faible coût des loyers poussa cette jeunesse alternative à s’installer à Kreuzberg. Jusqu’à aujourd’hui, la rencontre de ces populations confère au quartier un caractère unique, laissant place à des tendances et modes de vie extrêmement divers. C’est à Kreuzberg que furent crées les premiers squats berlinois à la fin des années 1970 et c’est aussi là que la scène homosexuelle d’origine « immigrée » peut s’exprimer le plus librement. Depuis plusieurs années, la mythique discothèque SO36 –du nom de l’ancien code postal du quartier- organise le premier samedi de chaque mois la soirée « Gayhane », un jeune de mot entre le mot « gay » et le mot turc « meyhane » signifiant cabaret. Cependant, au-delà de cette image d’apparente tolérance, le quartier a aussi été le théâtre de violents affrontements, comme dans les années 1980 entre les différentes fractions d’extrême-gauche allemande ou entre les nationalistes et la gauche turcs après le putsch militaire de 1980 en Turquie. Le 1er mai de Kreuzberg a longtemps été le symbole de violentes émeutes. Une renommée qui a dépassé les frontières allemandes pour faire les gros titres de la presse internationale. « J’ai vécu quelques années à l’étranger et je me souviens que je pariais tous les ans avec mes amis pour savoir si Kreuzberg allait passer sur CNN le 1er mai », s’amuse Betty, jeune trentenaire, installée à Berlin depuis le début des années 90, et venue cette année encore pour assister au 1er mai de Kreuzberg. 1er Mai 1987 : « Victoire » des autonomes berlinois En 1987, l’ensemble de la gauche berlinoise, de l’extrême-gauche aux socio-démocrates, est préoccupé par le recensement national, prévu pour cette même année. Une campagne de boycott du recensement a été lancée, le Volkszählungsboykott, surnommée le Vo-Bo. Le quartier général de cette campagne est le Mehringhof de Kreuzberg, bâtiment culte de la scène alternative ouest-berlinoise d’extrême-gauche, où se trouve le bureau du Vo-Bo. Le 1er mai 1987, aux premières heures du jour, la police pénètre dans les lieux et organise une fouille, invoquant des menaces d’urgence. A Berlin, la traditionnelle manifestation générale du 1er mai est organisée de longue date par la puissante confédération des syndicats allemands, la Deutsches Gewerkschaftsbund, plus connue sous l’abréviation de DGB. Dans le quartier de Kreuzberg, une fête de rue a aussi lieu de longue date tous les ans -dans les années 1970 et 1980, celle-ci était organisée par des « autonomes », la Liste Alternative (AL) et le Parti Socialiste Unifié de Berlin-Ouest (SEW). En ce 1er mai 1987, l’ambiance est très tendue en raison de l’intervention de la police au Mehringdorf, mais la fête de rue de Kreuzberg, qui commence en début d’après-midi, se déroule tout d’abord dans le calme. Un groupe de militants d’extrême-gauche, le « bloc révolutionnaire », qui s’était d’abord mêlé à la manifestation générale du syndicat DGB, dont il rejette ouvertement la politique officielle, quitte la manifestation de ce dernier et rejoint la fête de rue de Kreuzberg. La tension monte dans le quartier. En milieu d’après-midi, en marge de la fête, une voiture de police est retournée sur le toit par un groupe d’autonomes, rapidement suivie par deux autres engins. La police réagit en employant matraques et gaz lacrymogènes. Tout va alors très vite. Les manifestants érigent des barricades dans plusieurs rues adjacentes et envoient pavés et autres ustensiles sur les forces de l’ordre. Celles-ci, surprises par cette violence et cette détermination, se voient contraintes de se retirer du quartier vers 22h, pour ne reprendre le contrôle du quartier que le lendemain dans la nuit, après qu’alcool et fatigue aient acculé les manifestants. Le bilan de ce 1er mai 1987 se solde par des centaines de blessés et plus de cinquante arrestations. Certaines personnes seront arrêtées par hasard alors qu’elles rentraient chez elles. Ce fut le cas du jeune Norbert Kubat, qui se suicidera quelques semaines plus tard dans sa cellule. Mais l’événement qui marquera les mémoires sera l’incendie de la filiale de la chaîne de supermarché Bolle à la station de métro Gölizter Bahnhof de Kreuzberg. Le magasin sera pillé et complètement détruit. Pendant plusieurs années, la parcelle de terrain où il se trouvait restera vide, sorte de plaque commémorative de la victoire des autonomes berlinois, ayant fait du quartier de Kreuzberg une « zone libre » pendant quelques heures. Eclatement des groupes d’extrême-gaucheL’année suivante, en 1988, plus de 6000 personnes se mobilisent malgré les intimidations de la police. En 1989, le tabloïd berlinoisB.Z. ira jusqu’à titrer « Beyrouth ? Non, c’est Berlin ! ». A cette époque, des critiques commencent déjà à se faire entendre au sein du mouvement autonome. Certains accusent en effet les manifestants d’avoir transformé le symbole politique du 1er mai en une simple manifestation de violence masculine. Les années suivant la réunification seront marquées par les conflits, parfois très violents, qui opposent les autonomes non dogmatiques aux groupes maoïstes et staliniens, comme les Communistes Révolutionnaires Internationaux (RIM). Certains jeunes d’origine migrante, turque et kurde, inspirés par le climat de violence, participent aussi aux manifestations. En 1993, une grande partie des autonomes se structurent autour de l’Action Antifasciste de Berlin (AAB). A partir de 1998, le mouvement autonome anti-fasciste commence à organiser des manifestations pour protester contre les manifestations du parti d’extrême-droite néo-nazie du NPD (Parti national-démocrate d’Allemagne) et des camaraderies libres qui, dans certaines régions de l’ancienne Allemagne de l’Est, essaient depuis plusieurs années d’occuper le devant de la scène politique du 1er mai. Le 1er mai 2003 marque cependant une scission définitive au sein de l’Action Antifasciste. A Kreubzerg, lors de la manifestation des autonomes, de nombreux drapeaux israéliens sont brandis, témoignage de la prise de position de ceux qu’on appelle les « Anti-Deutschen ». Ceux-ci rejettent entre autres la lignée anti-impérialiste et la critique jugée obsessionnelle et antisémite de l’Etat d’Israël par certaines mouvances d’extrême-gauche. 2007 : Vingtième anniversaire « avorté » du 1er mai 1987En 2007, date-anniversaire du mémorable 1er mai 1987, les ruptures sont plus marquées que jamais. Certains autonomes n’hésitent plus à manifester aux côtés de groupes maoïstes et anti-impérialistes, au cri de « Pas de libération sans la révolution ». La manifestation de ces derniers attira moins de 300 personnes et l’engagement politique semblait plutôt flou. Le témoignage d’Edy, jeune étudiante de 25 ans venue participer à cet anniversaire, est symptomatique de ce phénomène : « J’étais venue pour témoigner ma colère contre le système et ce qui se passe dans le monde », expliquait-elle. Elle confessait cependant ne pas savoir pourquoi elle avait choisi de venir précisément à cette manifestation : « J’avais des amis qui viennent ici. Et puis, je ne saivais pas quelles autres manifestations il y avait ». En fin de journée, c’était au tour d’autres autonomes, « indépendants » et beaucoup plus nombreux, environ 3000, de manifester au nom de « L’alliance révolutionnaire du 1er mai ». Pour Sven, 32 ans, installé à Berlin depuis 1994, c’est cette seconde manifestation qui représentait vraiment le mouvement autonome. « Pour moi, c’est cela qui incarne le mieux la descendance de la manifestation de 1987 », explique t’il. La veille, un autre groupe autonome, TOP Berlin, avait annoncé la mort du 1er mai et appelé à en finir avec les rituels pour manifester le 30 avril en faveur du communisme. La fin d’un symbole ? On finit par se perdre dans les méandres des groupes et groupuscules berlinois. En tout cas, une chose est sure, le mouvement autonome berlinois semble avoir connu son âge d’or et peine à se renouveler, effrité entre les différents clans. 2007 aurait du être pour eux un événement important, célébrant leur « victoire » de 1987. Au final, les manifestations des différents groupes se sont perdues dans le folklore des nombreux concerts et stands, organisés par une initiative des commerçants et associations du quartier. Depuis 2003, de nombreux habitants de Kreuzberg, lassés des flambées de violence du 1er mai, ont décidé d’organiser eux-mêmes une manifestation, devenue depuis l’initiative « My Fest ». « My Fest » est critiquée par les manifestants politiques en raison de la collaboration étroite des organisateurs avec les forces de police et de son caractère apolitique, ressemblant plus à une kermesse ou une fête de village. Depuis 2006 a aussi lieu la « Mayday-Parade », une manifestation thématisant les conflits sociaux et une solidarité internationale, sans fond révolutionnaire. Autre vestige d’une époque aujourd’hui révolue : le groupe de rock allemand des années 1970, les Ton Steine Scherben. Emblème mythique du Berlin révolté des années 1970 avec leurs chansons comme « Macht kaputt, was euch kaputt macht ! » (Détruisez ce qui vous détruit) ou « Das ist unser Haus ! » (C’est notre maison !), en appel à un célèbre squat qui devait être évacué, ils avaient donné en 1972 un concert sur la place Oranienplatz de Kreuzberg pour le 1er mai. En 2007, sur invitation de l’initiative « My Fest », ils étaient de retour, à trois cette fois au lieu de quatre. Leur chanteur, Rio Reiser, est décédé il y a dix ans déjà. En fin de soirée, quelques pavés avaient finalement volé et une centaine d’autonomes et de jeunes migrants organisèrent une manifestation spontanée dans une rue, le visage masqué par la traditionnelle cagoule noire. Rapidement maîtrisés par les forces de l’ordre, qui utilisent aujourd’hui du gaz à poivre à la place des matraques, les jeunes émeutiers s’étaient rapidement dispersés. En ce jour d’anniversaire, les autonomes semblaient à bout de souffle à Kreuzberg. L’année suivante, en 2008, les journaux annonçaient le retour en force des autonomes avec ce que le journal local Tagesspiegel appelait « la plus grande manifestation d’extrême-gauche du 1er mai à Berlin depuis huit ans », avec une participation estimée à environ 12.000 personnes. Au-delà de quelques échauffourées à la gare de Görlitzer en fin de journée, rien ne fut à signaler cependant. 2009 : Manifestations sur fond de criseCette année, c’est sur fond de crise sociale et économique, de chômage en flèche, que les manifestations du 1er mai se sont déroulées dans la capitale allemande. Le lendemain, le ministre de l’intérieur du Land berlinois, Ehrhart Körting dressait un bilan négatif, faisant état de 290 arrestations, au lieu de 140 l’année passée. La rupture politique est pourtant réelle. Les actes de violence attribués à des jeunes issus de l’extrême-gauche semblent déconnectés de toute revendication précise. Comme en témoigne Uwe, tout juste vingt ans, cachée par la capuche verte de son pullover, qui tout en lançant des cannettes sur les forces de l’ordre, déclare : « Il ne faut pas vous faire des idées, cela n’a rien de politique. Mais c’est génial ! ». Les forces de police se plaignent d’une recrudescence de violence à leur égard, notamment de la part de manifestants d’extrême-droite, comme ce fut le cas lors de la manifestation du parti du NPD dans le quartier berlinois de Köpenick. « Ce n’est qu’une question de temps jusqu’à ce qu’on ait le premier mort », déclarait Konrad Freiberg, dirigeant syndicaliste de la police. Violence aveugle et fin du mouvement autonome qui fut un des symboles berlinois ? Sur la parcelle de terrain vide, où le supermarché Bolle avait brûlé, se dresse aujourd’hui une immense mosquée, faisant aussi office de centre commercial, avec boulangerie, boucherie, librairie et coiffeur. Kreuzberg, tout comme Berlin, est entré dans une nouvelle ère. Depuis quelques années, il est question de transférer la totalité des ministères, dont une partie est encore à Bonn, à Berlin. Coup final porté à une ville, dont la réputation alternative commence lentement à appartenir au passé ?

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