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Billet de blog 23 août 2015

La Calédonie, entre Goldorak et pénurie de pain

Elif Kayi
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Après plusieurs semaines de silence, je sors de ma tanière. Une première excuse pour cette absence prolongée est que j’étais en vacances. Des vraies vacances, sans ordinateur ni téléphone. Et la deuxième, qui est moins une excuse, c’est parce que parfois, l’inspiration vient à manquer.

Alors, bien sûr il se passe toujours quelque chose quelque part. Mais parfois, quand on se laisse mollement glisser dans cette drôle de chose tentaculaire qu’on appelle « la routine », l’inspiration, elle, se fait la belle.

Heureusement que la Calédonie est un pays plein de ressources quand il s’agit de faire revenir l’inspiration. Et depuis plusieurs jours, ce petit pays magique me fait voyager. Dans le temps surtout.

Je remonte dans le temps et me retrouve en train de regarder un dessin animé, avec des rétrolasers en action. J’adorais Goldorak quand j’étais petite. Mais la Calédonie me fait découvrir mieux que ça ! Chez elle, j’apprends que Goldorak a un fils. Vous saviez, vous, qu’un robot, ça peut se reproduire ? Eh bien si !

Forcément, en lisant comme ça, vous devez penser que ça cogne dur, même à l’ombre des cocotiers et que j’ai du prendre un peu trop de soleil. Mais je vous arrête là, on est en hiver, pardon, en « saison fraîche », et en ce moment, il pleut assez souvent.

© Nissarto

Le fils de Goldorak est une espèce de pelle géante, un gros tractopelle, stationné à la Baie de la Moselle, un quartier de Nouméa où il y a plein de manèges pour les enfants et un marché le week-end. Il menace de faire comme son père, le fameux Goldorak, qui en 1994, avait démoli une partie du bâtiment de la Province Sud (en Calédonie, il y a des Provinces, mais je ne vais pas vous pomper avec un récapitulatif des institutions politiques du pays, je vous rassure) et du Haussariat (il y a ça aussi, comme institution ici…).

Goldorak était piloté par un rouleur en colère. Parce qu’en 1994, les rouleurs étaient en colère. Ils l’ont été plusieurs fois depuis. Cette année, en 2015, ils sont à nouveau en colère. Et ils ont amené le fils de Goldorak et menacé il y a quelques jours de le faire marcher dans les pas de son paternel.

Après Goldorak, d’autres réminiscences de temps révolus me reviennent grâce à ce cher Caillou. Ainsi en est-il d’une vieille (très mauvaise) publicité de métropole. Vous vous rappelez du slogan : « Si on ne mange pas de pain, un jour, il n’y en aura plus ». A faire froid dans le dos… Il y a heureusement eu des exemples publicitaires plus sympathiques.

© ladyjaye27

Vous ne mangez plus de pain ? Eh bien, en Calédonie, en ce moment, même si vous voulez en manger, vous n’en trouverez pas ! Bon, j’exagère volontairement un chouia. On trouve encore du pain pour le moment, mais les boulangers ont tiré la sonnette d’alarme. Faute de matières premières livrées, la production pourrait être sérieusement menacée.

Si les boulangers manquent de matières premières, à commencer par la farine, c’est parce que les rouleurs sont en colère. Car comme ils sont en colère, ils bloquent la circulation depuis quelques jours.

Avec les barrages des rouleurs, je me suis rendue compte à quel point c’était facile de bloquer un petit pays comme la Calédonie. Quelques camions postés à des ronds-points stratégiques et sur les quelques axes routiers importants, et bing ! C’est la panique sur le Caillou.

Les gens ne peuvent plus aller travailler, les écoles sont fermées, les magasins aussi, les supermarchés ferment par manque de denrées, les gens stockent, vident les stations-services par peur de manquer de carburant…

Mais je suis allée sans doute trop vite. Il y a des mots dont on ne soupçonnait par l’existence, et un jour, comme tout le monde commence à l’utiliser, on commence à les imiter, sans trop de conviction au début. Jusqu’au moment où on ne se pose même plus la question de la signification du mot. On l’a adopté sans le comprendre et on est tellement habitué à lui que le questionner serait comme se demander ce que signifie « bonjour » ou « banane ».

C’est quoi un rouleur ? J’aurais peut-être du commencé par là. C’est un manœuvre employé au roulage. Et le roulage, c’est l’action de transporter des produits depuis un point A (l’endroit où le produit est « récolté ») jusqu’à un point B (où le produit est « traité »).

Pour se remettre dans le contexte calédonien, les rouleurs transportent du minerai de nickel sur des gros camions. A côté des rouleurs, il y a aussi les mineurs, ces compagnies qui exploitent les gisements. Sur le Caillou, il est question des « grands » et des « petits mineurs », soit les grands groupes et les petites sociétés. Après, il y a l’histoire du minerai, de sa mise en valeur dans le pays, les accords politiques, économiques passés, à venir, la stratégie, etc, etc…

Le nickel calédonien illustre parfaitement le genre de sujets dont tout le monde parle plus ou moins (mais toujours au moins un peu), mais que (presque) personne ne semble maîtriser. Le sujet à propos duquel on semble (presque) tous avoir des questions, mais (presque) aucune réponse.

C’est un sujet parfait pour mettre en pratique la théorie du complot, des machinations, des coups montés, des plans dans le dos, des choses en douce, des « off records » et des bruits qui courent.

Pour en revenir à la situation actuelle sur le Caillou, eh bien, c’est un peu pareil. Il y a des barrages, des réunions ratées, des manifestations, des coups de gueule et de klaxon, des rayons vides, et même un mort (un jeune dont la voiture s’est encastrée dans un camion placé sur la voie).

Mais au final, encore une fois, comme souvent ici, on ne comprend pas vraiment de quoi il retourne exactement. On se retrouve juste embrigadé dans un mouvement collectif dont on ne connaît pas la direction. Un peu à l’image de ce petit territoire en fait… Philosophie du dimanche après-midi…

D’un coup, je me dis que je me téléchargerais bien un épisode de Goldorak. A moins que je ne me commande une machine à pain sur Internet.

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Ce post a été publié sur le blog Dolma & Bougna.

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